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Nos camps..Les camps Français..La honte de notre pays !..

 

L’immigration, les migrants, les immigrés..

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Migrants et demandeurs d'asile en route pour un centre d'hébergement le 24 octobre 2015 à Rigonce après avoir franchi la frontière entre la Croatie et la Slovénie [Jure Makovec / AFP]

 

Le problème et la problématique des migrants et des immigrés en Europe..

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Rien n'est fait ! Tout est à penser et faire..

 

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Photo du bateau de l’ONG «  Lifeline » entrant dans le port de La Valette à Malte.

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 Photo ci-dessus du "Lifeline" entrant dans le port de La Valette à Malte.

 

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Un sommet Européen sur les migrants..pour quoi faire? et pour quel résultat ?..

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Il s’agissait, avant tout, de « sauver », non pas le soldat « Ryan », mais bien, le soldat « Merkel »..pour l’Europe…

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Photo ci-dessus de Mme. Merkel et de Mr. Seehofer, ministre de l'intérieur - ententes et mésententes.

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Ne t’inquiète pas..  « Angy »..on va s’occuper de tout et t’aider..

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Migrants : accord et désaccords

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L'Union européenne pouvait-elle se permettre d'afficher un échec sur la question de la politique migratoire ?  La crise a été évitée, pour autant, les mesures annoncées sont-elles à la hauteur des enjeux ? 

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La satisfaction des dirigeants français, allemand, hongrois qui se congratulent : l'image est inédite. Après neuf heures de négociations, un accord sur les migrants a été trouvé, mais il reste fragile, car un seul principe est retenu, celui du volontariat. Pour les migrants secourus dans les eaux inter-européennes, l'accord propose la création de centres contrôlés, à l'image des hot spots déjà existants en Grèce ou en Italie, mais seuls les pays volontaires les mettront en place : l'Italie estime en avoir déjà assez, la France n'en accueillera aucun.

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Décourager les traversées de la Méditerranée

Pour les migrants secourus dans les eaux internationales, l'idée est de construire des plateformes de débarquement dans les pays voisins de l'Europe. Aucun volontaire pour l'instant, mais l'Albanie, l'Algérie, le Maroc et la Tunisie ont déjà refusé. La Libye se porte volontaire en échange d'un accord financier, comme la Turquie, qui recevra à nouveau 3 milliards d'euros de l'Union européenne. L'objectif de l'Europe est de décourager les traversées de la Méditerranée, en refusant notamment l'accès de plusieurs bateaux d'ONG à certains ports.  

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Accords et désaccords majeurs au sommet de Bruxelles

 

Rarement les dirigeants de l'UE auront eu autant de mal à masquer leurs désaccords, malgré les accords qu'ils ont trouvé au sommet européen de Bruxelles sur la question migratoire et les questions financières. Le projet de budget de la zone euro ne figure même pas dans les conclusions du sommet.

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Emmanuel Macron quitte le sommet européen de Bruxelles Crédits : Ludovic MARIN - AFP

Les dirigeants de l'UE se séparent sans parvenir à masquer leurs divisions. Nous serons en ligne avec Quentin Dickinson pour tenter un bilan de ces deux jours de tensions à 28 puis 27. Finalement la question du Brexit est la seule à avoir permis aux dirigeants européens d'affirmer une position de consensus face aux Britanniques.

Sur le dossier migratoire, nous entendrons les réserves, pour ne pas dire les critiques très claires de Médecins sans Frontières sur le texte approuvé à l'aube. Emmanuel Macron de son côté fait savoir que la France n'ouvrira pas de centre d'accueil des migrants sur son sol, créant une polémique ouverte avec Giuseppe Conte l'italien.

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Un accord sur les migrations trouvé lors du sommet de l’Union européenne

 

Le président du Conseil européen Donald Tusk a estimé vendredi qu’il était « beaucoup trop tôt pour parler d’un succès » après l’accord signé par les Vingt-Huit à Bruxelles.

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Le premier ministre italien Giuseppe Conte quitte le sommet européen de Buxelles, le 29 juin. ERIC VIDAL / REUTERS

Neuf heures de négociations et un accord au petit matin. Les vingt-huit dirigeants de l’Union européenne (UE), réunis en sommet à Bruxelles, sont parvenus à s’entendre sur le dossier migratoire au bout de la nuit, vendredi 29 juin vers 4 h 30, a annoncé le président du Conseil européen, Donald Tusk.

L’objectif affiché est de mieux protéger les frontières du bloc et de renforcer les règles d’accueil, a expliqué, vendredi, le président français, Emmanuel Macron :« La coopération européenne l’a emporté (…). La solidarité que nous devons aux premiers pays d’entrée a été actée lors de ce sommet. »

Les Vingt-Huit se sont mis d’accord sur la création de centres d’accueil sur le sol européen, sur la base du volontariat et pour se pencher sur l’instauration de dispositifs d’accueil situés en dehors de l’UE, montrent les conclusions publiées vendredi. Mais M. Tusk a tenu à nuancer vendredi la signature de cet accord. Pour le président du Conseil européen, il est « beaucoup trop tôt pour parler d’un succès ».

« Nous avons réussi à obtenir un accord (au sommet) mais c’est en fait la partie la plus facile de la tâche qui nous attend sur le terrain, quand nous commencerons à le mettre en oeuvre. »

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 On avait tout d'abord parlé de "camps" et envisagé des "camps"...

Accord sur l’ouverture de centres « contrôlés » en Europe

Les dirigeants se sont entendus pour instaurer un système « volontaire » de centres dits « contrôlés », en Europe, avec l’objectif de tenter de gérer de manière moins chaotique les futurs bateaux arrivant de Libye et entrant dans les eaux internationales et que, dans le respect du droit de la mer, les Européens se doivent de secourir.

Dans ces centres, une distinction serait faite « rapidement » entre migrants irréguliers à expulser et demandeurs d’asile légitimes, qui pourraient être répartis dans l’UE, là aussi « sur une base volontaire ». C’est cette esquisse de « hot spots » de nouvelle génération, sur laquelle les Vingt-Huit ont buté pendant des heures.

« Les centres en Europe se feront sur une base volontaire dans les pays de premier accueil. Ils doivent dire s’ils sont candidats. Certains l’ont exprimé autour de la table. Ils leur appartient de le faire publiquement », a expliqué Emmanuel Macron, vendredi à mi-journée. Quelques heures plus tard, le président français a annoncé que la France « n’ouvrira pas de centres » fermés. L’Autriche, par la voix du chancelier Sebastian Kurz a également écarté l’idée d’accueillir un tel centre.« On n’est pas un pays de première arrivée, sauf si les gens sautent en parachute », a-t-il déclaré.

C’est aussi ce que M. Macron a fait valoir pour expliquer qu’il avait refusé l’ouverture d’un centre d’accueil en France.

« La France n’est pas un pays de première arrivée. Certains voulaient nous pousser à cela, c’est un peu ce que les polémiques récentes ont conduit certains à nous pousser à faire. Je l’ai refusé ».

Examiner l’idée de « plates-formes de débarquement » hors de l’UE

Autre point d’accord trouvé : l’idée de « plates-formes de débarquement » hors de l’UE. Ce concept est emprunté au Haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés. Il est toutefois encore vague. Ces centres pourraient se situer dans des pays d’Afrique du Nord. On ignore si ces derniers accepteront. Le chef de la diplomatie marocaine, Nasser Bourita, a déclaré, jeudi, que son pays rejetait l’idée de tels centres. Le président albanais s’y est également opposé. La Tunisie n’est pas non plus favorable.

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« Toute solution doit être une solution européenne », a réagi, vendredi matin, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), estimant que les centres de gestion des demandeurs d’asile devaient être situés en Europe et non à l’étranger. Les Européens ont également décidé de renforcer leurs frontières extérieures, notamment en augmentant les aides à destination de la Turquie et de l’Afrique du Nord, afin d’éviter de renouer avec des flux comparables à ceux que l’Europe avait enregistrés en 2015.

Continuer à travailler sur la réforme de la convention de Dublin

L’accord appelle aussi les Etats membres à « prendre toutes les mesures »internes nécessaires pour éviter les déplacements de migrants entre pays de l’UE, ces « mouvements secondaires » convergeant souvent vers l’Allemagne, où ils sont au cœur du débat politique qui fragilise Angela Merkel.

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Les Vingt-Huit vont continuer à travailler sur une réforme de la convention de Dublin, censée instaurer un partage plus équitable des réfugiés, mais sa conclusion n’est pas fixée. « Un consensus doit être trouvé au sujet du règlement de Dublin afin de le réformer sur la base d’un équilibre entre responsabilité et solidarité, prenant en compte les personnes débarquées à la suite d’opérations de recherche et de sauvetage », souligne le communiqué publié vendredi matin.

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Migrants: Le Conseil européen approuve les demandes de l’Italie

Le sommet européen d’hier jeudi, largement consacré à l’accueil des migrants, a accouché d’un accord très tôt ce vendredi. L’Italie, qui avait mis beaucoup de pression sur ses partenaires, est satisfaite…

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Le chef du gouvernement italien, Giuseppe Conte, est reparti satisfait de Bruxelles. — ARIS OIKONOMOU / AFP

« L’Italie n’est plus seule », s’est félicité vendredi à l’aube le chef du gouvernement italienGiuseppe Conte, détaillant l’accord sur la gestion des flux migratoires arraché par les 28 Etats membres de l’UE à Bruxelles. Giuseppe Conte s’est félicité d’un accord qui prévoit « une approche intégrée, comme nous l’avions demandé » avec « une Europe plus responsable et plus solidaire ». « C’était une longue négociation » mais « nous sommes satisfaits », a-t-il affirmé devant les journalistes.

Parmi les points de satisfaction pour l’Italie, le président du conseil a cité « le principe selon lequel qui arrive en Italie, arrive en Europe », « la possibilité de créer des plateformes de débarquement dans les pays tiers, sous l’autorité du Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR) » et celle de « créer des centres (d’accueil) dans les Etats européens mais seulement sur une base volontaire, avec une gestion collective européenne ».

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Les ONG pas épargnées

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De plus, le compromis « pose comme principe que tous les bateaux doivent respecter les lois, donc aussi les ONG, et ne pas interférer avec les opérations des garde-côtes libyens », a-t-il approuvé. Cette formulation répond aux critiques de Rome contre les ONG qui secourent des migrants près des côtes libyennes, comme l’ONG allemande qui opère le navire « Lifeline », que l’Italie accuse de faire le jeu des passeurs. L’Italie a ainsi refusé depuis quinze jours d’accueillir deux bateaux humanitaires chargés de migrants, l' « Aquarius » et le « Lifeline », qui ont accosté en Espagne et à Malte.

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Autre point que Giuseppe Conte considère positif dans ce domaine, « le principe d’une nouvelle approche pour le sauvetage en mer, avec une action coordonnée entre Etats membres ». A la question de savoir si l’Italie allait ou non ouvrir sur son sol ces centres contrôlés d’accueil, il a répondu que « cette décision serait prise au niveau gouvernemental » mais que l’Italie « n’avait pas été invitée à le faire » par ses partenaires.

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Pressions de l’Italie

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L’Italie avait fait monter la pression jeudi à Bruxelles sur les autres pays membres en bloquant l’adoption d’une première salve de conclusions du sommet, portant sur la défense et le commerce, avant même que ne commencent les débats sur les migrations. Elle entendait montrer qu’elle ne donnerait son accord à aucun texte commun du sommet si elle n’obtenait pas ce qu’elle voulait. « Nous attendons des actes », avait d’emblée déclaré le président du conseil italien, reprochant à ses voisins d’avoir trop longtemps laissé l’Italie gérer seule les arrivées de migrants.

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Suite au mini sommet Européen (qui n’en était pas un..) sur l’immigration et les migrants, en parlant de cela, avec cette forme évoquée de la mise en place de camps de placement et fermés, cela m’a fait réagir et ressortir l’un de nos démons nationaux, en parlant de « nos » camps Français, tant en 1914-1918 que durant la guerre de 1939-1945, et même juste peu avant..à partir de..1939..

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Photo ci-dessus du trio infernal de ce mini sommet.

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Photo ci-dessus, madame Merkel en discussions avec monsieur Tsipras.

 

Cela peut surprendre et pourrait surprendre un tas de gens de ma décision d’évoquer cette page sombre de notre histoire et calamité, comme..honte..honte à l’histoire…

 

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Photo ci-dessus du cimetière Israélite de Gurs de nos jours.

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La réhabilitation de ce camp pour la mémoire est une excuse déguisée..

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Venons-en, maintenant, à l’histoire de ces camps d’internements Français.

 

Le camp de Gurs..

 

Les débuts de la construction du camp et des baraques en..mars 1939.

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Début avril 1939.

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Photo ci-dessus du camp de Gurs le 1er avril 1939.

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Photo ci-dessus du camp de Gurs le 6 avril 1939.

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Photo ci-dessus, le camp en construction avec l’îlot M.

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Photo ci-dessus du camp de Gurs le 15 avril 1939.

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Photo ci-dessus d’un plan avec le schéma d’un îlot type.

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Photo ci-dessus de l’intérieur d’une de ces baraques.

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Photo ci-dessus d’un des seuls et rares moments de détente avec les prisonniers internés avec des femmes, ce que l’on avait appelé..Le cabaret…

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Les camps de la honte !

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Introduction

 

C’est une série d’interrogations qui avait incitée Madame Anne Grynberg, en 1981, à choisir comme sujet de recherche l’histoire des camps d’internement français 1*, Etrangers « indésirables », à l’activité jugée « dangereuse pour la sécurité nationale », républicains Espagnols et membres des Brigades internationales, ressortissants d’ « Etats ennemis en guerre contre la France »

(Allemands et Autrichiens, surtout), Juifs --- étrangers et français --- , Tziganes, militants communistes et syndicalistes français… : entre la fin de la IIIème République et la Libération, une population internée énorme, hétérogène, toujours maltraitée bien que diversement menacée, a peuplé ces camps.

 

            L’Historiographie sur le sujet était encore parcellaire. Les rares ouvrages publiés jusqu’alors s’intéressaient surtout à l’émigration espagnole et allemande – c’est-à-dire à la première période de l’histoire de l’internement – et, en outre, la plupart des témoignages n’avaient même pas été traduits en français.. Situant de manière assez floue la création de ces camps pendant le régime du maréchal Pétain, d’autres livres accréditaient l’idée que l’internement s’inscrivait dans une parenthèse de l’histoire nationale, celle de l’ « anti-France » de Vichy qui se serait compromise avec l’Allemagne nazie. Il m’a semblé que les difficultés d’accès aux archives concernant cette période ne pouvaient à elles seules expliquer les glissements de la mémoire et les silences de l’historiographie.

En France, l’histoire s’est longtemps confondue avec la mémoire nationale ; les mémoires des minorités et des groupes dominés ont été longtemps négligées, voire ignorées. Fallait-il en conclure que l’histoire « reconnue » ne pouvait qu’oublier ou travestir la réalité des camps français ?

  Les enquêtes que j’ai entreprises (l’auteur de ce livre, en l’occurrence..) dans les différentes régions où des camps avaient été établis ont renforcé ce questionnement. Il semblait, à l’évidence, que ces camps ne relevaient pas de la catégorie des « lieux de mémoire (2) » que la France s’était choisis.

Dans la plupart des cas, il ne reste aucun signe matériel susceptible de contrarier le travail de l’oubli. La côte du Languedoc-Roussillon a été complètement transformée : Argelès, Barcarès et Saint-Cyprien sont devenues des stations estivales très fréquentées. ; Rivesaltes a établi sa célébrité sur la saveur de son Muscat ; ça et là, des vaches broutent à côté des vestiges de baraques rachetées après la guerre (1939-1945..) par des agriculteurs qui y entreposent leurs machines…Dans la plupart des cas, aucun panneau ne signale qu’il y a eu des camps (3). Là où des monuments ont été érigés au lendemain de la guerre, la commémoration atteste de la volonté de cristalliser à travers elle la mémoire nationale : l’ancienne allée centrale du camp « Nexon » est devenue une rue pavillonnaire dénommée depuis la Libération «  rue Jean Moulin » ; à l’entrée, une stèle rappelle le souvenir des « nombreux patriotes internés » --- les communistes et les syndicalistes français. Dans le cimetière, une pierre tombale porte cette inscription : « ici reposent 50 Israélites victimes du nazisme » ; la plupart d’entre eux sont pourtant décédés avant le 11 novembre 1942, c’est-à-dire avant l’occupation Allemande de la zone sud. Des déportations de l’été 1942, au cours desquelles on a utilisé « Nexon » comme camp de rassemblement pour les Juifs de la Haute-Vienne et des départements limitrophes, il n’est nulle part question ( !).

On ne peut que s’interroger sur une telle absence – matérielle et symbolique – d’autant plus qu’à quelques dizaines de kilomètres à peine, on peut parcourir les rues éventrées d’Oradour-sur-Glane dont l’église brûlée dresse les vestiges d’une France martyre ! Ce pays ne serait-il pas encore complètement remis du « syndrome de Vichy (4) » ? Et d’ailleurs, ne s’agit-il que de Vichy, ou faut-il chercher plus loin les origines des camps français --- dont les premiers furent ouverts sous la IIIème République ?

Le choix d’un tel sujet posait d’emblée un problème éthique, qui m’a préoccupée tout au long de ces années de travail. On peut en effet se demander si la gravité et l’unicité du génocide juif pendant la seconde Guerre mondiale – dans lequel s’inscrivent directement les camps d’internement français, même s’il ne s’agissait pas de camps d’extermination – ne « transcendent pas l’histoire », selon la formule d’Elie Wiesel. La méthodologie traditionnelle convient-elle à une telle étude ? Comment concilier l’obligation de ne pas pervertir l’histoire des victimes de la « Choah », la conscience du caractère indicible de ce qu’elles ont vécu, avec la nécessité d’analyser précisément les faits en les replaçant dans leur contexte – ce qui équivaut, d’une certaine manière, à les relativiser ? Je crois cependant que relativiser n’est pas synonyme de minimiser, ni d’innocenter, encore moins de nier ; et je suis convaincue qu’ « accepter le silence, c’est permettre l’ultime et pervers prolongement de l’entreprise d’anéantissement (5) ». C’est pourquoi j’ai tenté de retracer, à travers documents d’archives, témoignages et pièces iconographiques, ce que fut l’histoire des camps d’internement français.

 

CAMPS DE RASSEMBLEMENT ET D’INTERNEMENT

FRANÇAIS POUR ETRANGERS

(1939-1945)

 

 

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L’internement des Tziganes dans les camps

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Photo ci-dessus (pour la comparaison) du premier camp (Allemand..) pour tziganes..à Marzan.

 

Le camp de Saliers en Camargue

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Photo ci-dessus de l’accès à l’emplacement de l’ancien camp de Saliers.

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Photo ci-dessus d’une croix gammée « taguée » sur le mémorial en mémoire des tziganes internés au camp de Saliers.

(les idées « xénophobes » existent toujours, malheureusement, tout comme certaines idées à tendance extrémiste..)

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Photo ci-dessus de Raymond Gureme.

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Photo ci-dessus du drapeau des Gitans et des Tziganes.

 

Le camp de Rivesaltes en Roussillon

 

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Photo ci-dessus de tziganes au camp de Rivesaltes dans le Roussillon.

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Photo ci-dessus de jeunes enfants tziganes au camp de Rivesaltes.

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Photo ci-dessus du camp de Rivesaltes avec les baraquements.

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Photo ci-dessus de l’ancien camp de Rivesaltes, avec en son milieu le mémorial (long bâtiment de couleur ocre sable).

 

Camps d’internement du sud de la France

 

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Le camp d'Agde

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Photo ci-dessus du camp d’Agde.

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Le camp de Barcarès

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Photo ci-dessus du camp de Barcarès en 1939.

 

 

LES CAMPS D’INTERNEMENT ET DE DEPORTATION

DES JUIFS (AOÛT 1942)

 

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Photo ci-dessus la « Retirada », avec des réfugiés Espagnols fuyant le régime de Franco.

 

  C’est d’abord l’histoire d’une grande solitude.

Solitude des premiers internés de l’hiver 1939 --- vaincus de la guerre d’Espagne, anciens des Brigades internationales, réfugiés errants du Saint-Louis --- , parqués derrière les barbelés.

  Solitude des antifascistes Allemands et Autrichiens dont les convictions furent souvent niées dans le pays où ils pensaient trouver une terre d’accueil, la France, pour mieux les confondre avec les membres de la « cinquième colonne » et les incarcérer.

  Solitude des réfugiés raciaux du Reich, dont la persécution fut minimisée et qui, de centre de rassemblement en camp d’internement, se virent traités en ennemis et, parfois – comble d’ironie tragique --, qualifiés de « boches ».

  Solitude des Tziganes, unanimement rejetés, eux aussi étrangers au monde.

  Solitude des Juifs étrangers arrêtés à la suite de la Loi du 4 octobre 1940, dans une indifférence quasi générale, internés dans des camps surpeuplés, soumis à des conditions matérielles dégradantes et à la détresse morale, séparés de leurs familles et massivement déportés à partir de l’été 1942. Car, à l’intérieur même de la guerre, Hitler menait une guerre spécifique : la guerre contre les Juifs. En février 1941, on compte 40 000 internés juifs dans les camps français --- dont ils représentent alors 75% des effectifs.

Pour plus de 4500 d’entre eux, déportés en août 1942 des camps de la zone non occupée (chiffre qui dépasse 11 00 si l’on considère l’ensemble des déportés du sud de la France à l’été 1942, parmi lesquels de nombreuses personnes libérées des camps quelques mois auparavant), Gurs et Rivesaltes, Les Milles et le Vernet, Noé et Récébédiou ont été l’antichambre de Drancy, dernière étape avant le départ « vers l’Est ». A cet égard, les camps d’internement français participent directement de la collaboration du régime de Vichy à l’entreprise d’anéantissement du judaïsme européen.

 

 

Date

 

 

Nombre d’internés juifs

dans les camps du sud

de la France

 

Nombre total d’internés

Etrangers dans les camps du sud de la France

Fin printemps 1940

 

5000

8000

Fin 1940

 

28 000

40 000**

Février 1941

 

40 000

47 000**

Avril 1941

 

16 000*

22 000

Novembre 1941

 

11 150

15 000

Février 1942

 

10 500

15 000

Fin juillet 1942

 

9800

n.d.

 

 

 

* La différence pour les chiffres de février et d’avril 1941 s’explique d’une part par les libérations vers un centre d’accueil ou un village d’assignation à résidence, par les émigrations d’internés d’Outre-mer et, d’autre part, par les enrôlements dans les G.T.E.

 

 

 

 

** Il semble que ces chiffres prennent en compte, également, une partie des internés politiques français.

 

C’est plus particulièrement à cette catégorie d’internés que j’ai consacré cette recherche.

Mais l’histoire des Juifs n’est pas seulement une « histoire en creux » ; il m’a paru essentiel d’essayer de cerner quelles avaient été les réactions et les actions des internés juifs et de ceux qui tentaient de leur venir en aide.

C’est pourquoi j’ai étudié les actions d’assistance, les tentatives de sauvetage et les témoignages de solidarité en faveur des internés. Ce faisant, j’ai tenté de préciser ce que représentait, sous le régime de Vichy, cette partie de la société française qui restait attachée aux valeurs républicaines que l’Etat français bafouait. Quels furent les français qui, bien que tétanisés par la défaite, obnubilés par leurs problèmes quotidiens en ces temps d’incertitude politique et de restrictions matérielles, se soucièrent pourtant du sort de ceux qu’on leur présentait depuis des années comme des éléments « indésirables » et des « fauteurs de guerre » ? Comment réagirent les dignitaires de l’Eglise ?

Est-ce seulement parce qu’ils étaient minoritaires et mal équipés que les premiers résistants n’ont pas rangé l’aide aux internés parmi leurs priorités ? Quelles étaient les œuvres d’assistance privées qui aidèrent les internés ? Comment définissaient-elles leur action --- et, par là même, leurs rapports avec les autorités ? Quel bilan peut-on dresser de leur activité en faveur des internés des camps français ? Elles ont permis à des milliers d’entre eux de ne pas mourir de faim et de froid, elles les ont soutenus moralement, ont organisés des jardins d’enfants et des concerts ; en gérant ainsi ce qui aurait dû sans doute rester ingérable, en normalisant ce qui était intrinsèquement anormal, en accordant longtemps leur confiance au régime de Vichy, ont-elles aussi contribué à anesthésier les internés face au péril qui les menaçait ?

  Il s’agit là, je crois, de questions fondamentales qui dépassent ce qu’il est convenu d’appeler parfois la « question juive » : à quel moment ne doit-il plus y avoir de devoir d’obéissance envers un Etat qui, au nom de sa sécurité, adopte des mesures exceptionnelles dérogatoires au droit public et aux principes essentiels des libertés ? Certes, la finalité de la connaissance historique n’est pas de changer le monde, mais d’aider à le mieux comprendre. Il me paraît cependant important de souligner qu’un travail comme celui que j’ai tenté de mener à bien ne s’inscrit pas seulement dans une étude du passé, mais qu’il pose au contraire des questions d’une actualité brûlante --- tel que la montée de la xénophobie en temps de crise, les difficultés que pose l’élaboration d’une véritable politique d’immigration, ou encore de problème de l’intégration des minorités et de la comptabilité du respect des lois de la République et de celui du « droit à la différence ».

 

  On ne peut mener seul une telle recherche et nombreux sont ceux qui m’ont encouragée et « accompagnée » dans ce travail : universitaires, conservateurs de fonds d’Archives, bibliothécaires. Je suis redevable notamment à tous les témoins et acteurs de l’époque et bien sûr, en premier lieu, aux anciens internés --- qui ont bien voulu me parler.

  La privation de liberté est à la fois souffrance existentielle et frustration matérielle – lenteur des jours et perte de la saveur des choses. J’ai pensé que, pour un tel sujet, il était impossible de s’en tenir à la seule sphère des mesures, édits, décrets, lois d’Etat. Les comptes rendus d’activités des diverses organisations ne m’ont pas non plus paru suffisants pour appréhender la situation des internés et la nature des secours apportés. Le recours aux témoignages m’a donc semblé indispensable. Les anciens internés que j’ai rencontré, les anciens « travailleurs sociaux », les résistants de confession et d’opinions politiques diverses m’ont apporté une aide inappréciable même si, dans le cadre de la rédaction de cet ouvrage, je n’ai pu citer que très partiellement leur témoignage. Bien entendu, les sources orales ne constituent pas un substitut aux archives, mais plutôt un complément. Il faut aussi avoir en mémoire « le handicap de l’a posteriori (6) » : quarante ou cinquante ans après, les souvenirs s’estompent, se transforment parfois…

Mais ces témoignages, qui renvoient à une expérience personnelle, et non pas politique, permettent, je crois, de mieux percevoir ce que fut la vie quotidienne dans les camps d’internement. Beaucoup de ces témoins avaient peu parlé jusqu’alors. Ils ont accepté de me rencontrer, m’ont souvent accordé plusieurs entretiens pour relater des souvenirs douloureux, m’ont prêté des lettres, des photographies. Et je voudrais leur exprimer ma reconnaissance pour avoir partagé avec moi cette « expérience simultanée d’altérité (7) » -- car, au cours de tels entretiens, répétés, chacun est amené à s’interroger à la fois sur l’autre et sur soi-même ---, et pour m’avoir  aidée à « mettre la mémoire en histoire (8) » --- en tenant compte des croisements de l’une et de l’autre, des compléments d’information, des contradictions aussi parfois.

 

  « Je en parlerai pas, dit le vieillard. Ce que j’ai à te dire, je ne tiens pas à le dire. Ni à toi, ni à personne. Ni maintenant ni demain./ Il n’y a plus de demain.[…]

  « Je ne raconterais pas, dit le vieillard. Kolvillàg, ça ne se raconte pas. Parlons d’autre chose. […] Parlons de tout, sauf de…

  « Ce que j’ai vu, nul ne le verra ; ce que je tairai, jamais tu ne l’entendras, voilà ce qui compte. Je suis le dernier, comprends-tu ?[…]

Voilà pourquoi tu ne réussiras pas à me faire parler. Je tournerai autour de l’histoire, je n’y plongerai pas. Je parlerai à côté. Je dirai tout, sauf l’essentiel. C’est que je ne suis pas libre, comprends-tu ? Ma voix est prisonnière. Si les mots se plient parfois à ma volonté, le silence lui ne m’est plus soumis ; je lui appartiens. Il se veut plus puissant que la parole, car il tire sa force et son secret d’un univers déchaîné dans la démence et condamné par son passé meurtri et meurtrier.[…]

  « Je  te comprends, va. Tu es jeune, tu désespères. Né après l’holocauste, tu en as recueilli le fardeau et non le mystère. Puis on t’a dit : va, débrouille-toi avec. Seulement c’est trop grand, trop lourd, ça t’échappe, ça te dépasse. Situation piégée ; impossible d’en faire abstraction et impossible de l’envisager sans en faire abstraction. S’y référer pose autant de problèmes que de s’en détourner.

  « Pourtant, pourtant. Il faudrait te parler. […]

  « Si je te racontais Kolvilàg ? Il y a une leçon dont tu pourras tirer profit (9). »

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Photo ci-dessus d’une carte pour la localisation du camp de Rieucros.

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Photo ci-dessus « Rieucros » - groupe de femmes.

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Photo ci-dessus « Rieucros » - les indésirables.

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Photo ci-dessus « Rieucros » - rocher sculpté.

 

I – La genèse des camps d’internement français

    (janvier 1939- octobre 1940)

 

1- Rieucros,

     premier « camp de concentration » français

 

  Le 23 février 1939, Le Matin annonce à ses lecteurs la création du « premier camp de concentration français », à Rieucros, dans les dépendances de l’ancien séminaire de Mende, en Lozère.

« Destiné aux étrangers soumis à une surveillance spéciale permanente dans l’intérêt de l’ordre ou de la sécurité publics », celui-ci « fonctionne » depuis un mois environ : «  […] Une quarantaine de personnes se trouvent déjà réunies dans ce centre, sous la surveillance de monsieur Balleste, commissaire spécial. Parmi elles, on relève les noms de deux réfugiés d’Autriche, Salomon et Sébastien Wisner, qui préparaient leur départ pour le Mexique ; et de deux réfugiés juifs d’Allemagne, Frantz Nowinski et sa femme, dont les avatars occupaient l’an dernier les colonnes de la presse internationale. En effet, les Nowinski, partis clandestinement d’Allemagne, traversèrent la Suisse à pied et gagnèrent Cherbourg. Ils se réfugièrent dans une barque qui fut trouvée par un vapeur Anglais au large d’Ouessant. Ils ont été amenés maintenant au centre de Rieucros, avec leur enfant de sept semaines. »

  Si de nombreux élus de la Lozère – députés, maires et conseillers municipaux – et la presse locale s’indignent de l’ouverture du camp de Rieucros, ils manifestent surtout une vive inquiétude pour la population des alentours, celle-ci risquant, selon eux, de pâtir du voisinage de ces étrangers « indésirables ». En revanche, le sort de ces derniers ne paraît pas les préoccuper ; ils soulignent seulement, au mépris de tout réalisme et de toute humanité, la nécessité de « s’en débarrasser » en les faisant émigrer dans les meilleurs délais. «  Puissent ces diverses protestations avoir pour effet de nous délivrer de la gangrène installée à notre porte ! » s’exclame un journaliste de L’Eclair du 22 février 1939, tandis qu’un de ses confrères écrit le 5 mars 1939 dans La Croix de la Lozère : « Les mêmes qui, pour être en mesure de réaliser ’’l’Affaire de Rieucros’’ affirmaient sans sourciller qu’il s’agissait d’héberger provisoirement de malheureux réfugiés juifs s’emploient maintenant à faire admettre que les indésirables parqués en ce coin de la campagne Mendoise ne sont pas dangereux. Et quelques braves gens se laissent prendre à cette rassurante déclaration, d’autant plus facilement qu’ils voient circuler en ville ces étrangers ’’bien mis et qui ne disent rien à personne’’. Comme si une mise impeccable était le signe infaillible d’une âme vertueuse !...Comme si les escrocs qui mettent à mal l’épargne française --- tel un Stavisky --- n’étaient pas tous bien habillés !... Comme si les criminels […] ne donnaient pas souvent l’impression de parfaits gentlemen ! »

  Tous ces articles font état de la panique qui s’est emparée de la population locale : « On s’explique facilement que les serruriers de la ville soient débordés de travail ! » Le 22 février 1939, le commissaire spécial Balleste adresse en effet au préfet de la Lozère un rapport alarmé sur «le mécontentement général [qui] règne parmi la population des hameaux de Mende et des villages avoisinants », par suite de la création du « centre de rassemblement » : « A Châtel-Novel, le conseil municipal a voté une délibération de protestation contre la création de ce centre. Les habitants des hameaux ou des fermes isolées sont dans une crainte constante, à tel point que les uns ont renforcé les systèmes de fermetures des portes de leur demeure ; d’autres, dès la tombée de la nuit, s’enferment chez eux, le fusil ou une arme quelconque à portée de la main. Au hameau du Mas, les femmes qui avaient l’habitude de demeurer au logis pendant que leur époux travaillait aux champs ne veulent plus venir à Mende sans être accompagnés par leurs parents. Les cultivateurs des environs hésitent à venir à la ville prendre leurs produits, dans la crainte d’être dévalisés à leur retour. […] Par ailleurs, ce qui est à craindre, c’est que certains éléments de Mende et des environs profitent de cette situation pour commettre quelques méfaits et les laisser attribuer aux pensionnaires de Rieucros. D’après certaines rumeurs, au cas où il serait constaté un larcin quelconque, quelques éléments de la population rurale et de Mende sont décidés à venir en délégation protester auprès de M. le Préfet. D’autre part, certaines allusions d’un caractère beaucoup plus grave […), faites peut-être à la légère, font craindre qu’en cas de méfait caractérisé, la population ne manifeste, se rende à Rieucros et --- certains l’ont laissé entendre – mettre le feu aux bâtiments. Ces choses m’ont été rapportées par des personnes dignes de foi et désirant rester en dehors de la polémique faite au sujet de ce camp (1). »

   De telles réactions, dans un pays réputé pour être la patrie des droits de l’homme et la terre de refuge des proscrits, ne peuvent manquer d’étonner. Il faut donc tenter d’expliquer les raisons d’un tel manque de solidarité.

  En réalité, la création de Rieucros – premier camp d’un véritable réseau d’internement français – est le résultat d’une série de conjonctures, aussi bien politiques que sociales. Entre 1918 et 1939, l’attitude des gouvernants et celle de l’opinion publique française à l’égard des immigrés évoluent : du fait de la crise économique et sociale qui gagne la France à partir du début des années trente et des menaces de guerre de plus en plus précises, la générosité et la compassion cèdent peu à peu le pas à la méfiance, voir à l’hostilité.

 

La tradition d’accueil de la France

  Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la France se trouve dans une situation propice à l’immigration. Alors que c’est le pays d’Europe qui, depuis la fin du XIXè siècle, a le plus faible taux de natalité, elle a subi, du fait des combats, de nombreuses pertes en vies humaines et compte en outre beaucoup de blessés et d’invalides. La population active est de ce fait réduite numériquement ou diminuée physiquement, tandis que l’industrialisation du pays s’accélère. L’adoption de la Loi du 28 avril 1919, qui limite à huit heures la durée de la journée de travail, entraîne des besoins supplémentaires en main-d’œuvre, que les travailleurs étrangers vont venir combler.

  Ces derniers sont d’autant plus enclins à venir en France qu’à partir des années vingt, les principaux pays d’immigration – ceux du continent Américain, en particulier – promulguent des lois restrictives (#) et s’entourent de barrières protectionnistes (#). Dans le même temps, se produisent dans différents pays des évènements qui provoquent l’émigration : l’avènement du fascisme Italien en 1922, les troubles sociaux et politiques des années vingt en Espagne…L’émigration politique tend à se développer et la France fait traditionnellement figure de terre d’asile pour les démocrates et les révolutionnaires, d’ « exécutrice testamentaire de la Grande Révolution (2) ».

  D’autres pays connaissent au cours de cette période d’importants problèmes de surpopulation et de misère et un pourcentage croissant de chômeurs (#) – dont un certains nombre viennent grossir encore les rangs des immigrants en France. Ils sont en majorité originaires des pays méditerranéens --- Espagne, Portugal, sud de l’Italie – et d’Europe centrale et orientale – Autriche, Tchécoslovaquie, Hongrie et Pologne.

  La France, qui laisse ses frontières ouvertes et où l’on demeure assuré de trouver du travail, devient ainsi, pendant les années vingt, le plus important pays d’immigration d’Europe. Le nombre des étrangers résidants en France ne cesse de croître. Entre 1914 et 1924, il passe de 1 150 000 à 1 500 000 (3). En 1926, il atteint le chiffre de 2 500 000 et il dépasse les trois millions en 1934.  Le pourcentage des étrangers par rapport au chiffre total de la population vivant sur le sol Français avoisine alors les 7%.

  Que représente, dans ce contexte, l’immigration juive ? Il est assez difficile d’en connaître les chiffres avec précision, car il n’existe pas de statistiques confessionnelles ; mais il apparaît que le courant migratoire juif en France, relativement faible avant la Première Guerre mondiale – le pays ne compte guère que 50 000 juifs étrangers en 1914 --- a augmenté considérablement à partir de 1917-1918 : plus de 150 000 nouveaux immigrants juifs arrivent en France dans l’entre deux guerres. Dans les années vingt, ils viennent surtout de Pologne, de Russie et de Roumanie, en raison des difficultés économiques et, parfois, de la recrudescence de l’antisémitisme. On trouve également parmi eux des Grecs et des Turcs incités à émigrer à la suite des bouleversements causés par la Première Guerre mondiale. Ils choisissent plutôt de s’installer à Paris, dans le midi autour de Marseille, ou dans les régions frontalières de l’Est, région traditionnelle d’implantation juive. La France devient ainsi l’un des pays de prédilection des immigrants juifs.

  Jusqu’en 1926, elle assume fidèlement sa vocation de terre d’accueil et son gouvernement favorise l’intégration des immigrés établis sur son sol. A partir de cette date, il commence toutefois à adopter des lois restrictives à l’égard des étrangers, dans le but officiel de protéger la main-d’œuvre nationale.

Premières ambiguïtés

  La Loi du 11 août 1926 (4) consacre légalement l’existence de la carte d’identité de travailleur étranger, que tout employeur doit exiger de ses ouvriers immigrés. Cette loi interdit d’employer des étrangers dans une profession autre que celle qui leur a permis d’obtenir la carte de travailleur ; elle proscrit également l’embauche avant l’expiration du contrat de travail lié à la délivrance de la carte d’identité. De plus, les chefs d’entreprise qui utilisent une main-d’œuvre étrangère doivent tenir un registre spécial, susceptible d’être contrôlé par des agents de l’Etat. Le Décret du 20 janvier 1927 (5) précise la manière de tenir ce registre et les colonnes qu’il doit comporter. On en dénombre pas moins de onze !

  Si le gouvernement français semble ainsi vouloir contrôler plus étroitement les travailleurs étrangers établis sur son sol, il se montre néanmoins disposé, parallèlement, à faciliter le processus d’intégration de ceux qui lui donnent satisfaction. Par la Loi du 20 juillet 1927 (6), les enfants nés en France d’un père étranger né lui-même en France deviennent Français ; il en va de même pour ceux qui sont nés d’un père « naturalisé » ou d’une mère française --- quelle que soit la nationalité de son époux. Les enfants nés en France d’une mère étrangère née elle-même en France et les enfants nés en France de parents étrangers peuvent désormais, à leur majorité, opter pour la nationalité Française.

  Les immigrés peuvent demander à bénéficier de la procédure de naturalisation après avoir séjourné trois années en France. La Loi du 10 août 1927 précise que ce délai est éventuellement raccourci pour les étrangers qui ont apporté à la France « des talents distingués » -- expression qui, aux termes de cette loi, peut désigner la création d’une entreprise industrielle, le développement d’une exploitation agricole, ou encore l’obtention de diplômes universitaires délivrés par une faculté française.

  Ces mesures entraînent une augmentation importante des demandes de naturalisation : le chiffre des postulants, qui était de 25 000 en 1925, passe à 47 00 en 1927 et à 66 000 en 1928 (7).

Après une procédure assez longue (dix-huit mois environ) et coûteuse (plus de 15 00 francs), certains immigrés obtiennent également le droit de franciser leur nom.

  Vers la fin des années vingt, l’attitude des pouvoirs publics français face à l’immigration semble donc assez contradictoire : d’une part, une politique généreuse et un accueil chaleureux envers les nouveaux arrivants, d’autre part, une administration exigeante et tracassière.

  A partir de 1931, la crise économique qui se manifeste aux Etats-Unis depuis 1929 gagne la France. Si l’on affecte l’indice 100 à la production industrielle française de 1929, on obtient 99 pour 1930, 86 pour 1931 et 73 pour 1932. Le nombre de chômeurs secourus passe de 1 700 en 1930 à 45 400 en 1931, 260 00 en 1932 et il atteint 400 00 en 1935 (8). A ces difficultés s’ajoutent la réduction du temps de travail dans de nombreuses entreprises --- accompagnée d’une perte de salaire – et la baisse des prix agricoles. Les classe moyennes, paysans et artisans, sont à leur tour touchées par la crise.

Peu à peu les immigrés font figure de concurrents indésirables.

« L’obligation de se restreindre rend les hommes involontairement égoïstes : ils pensent à eux d’abord et deviennent moins généreux pour les autres », peut-on lire dans un numéro des Cahiers des droits de l’homme paru en octobre 1931. Et le député conservateur Taittinger déclare à la tribune de la chambre, le 13 novembre 1931 : « Il faut d’abord penser aux nôtres. Je peux avoir des frères à travers l’humanité, mais mon frère immédiat est mon frère français. Permettez-moi de penser d’abord à lui (9). »

  Le mécontentement né des difficultés économiques et sociales, l’inquiétude qui en découle se traduisent sur le terrain politique et législatif. Le 10 août 1932, la Loi dite «  Loi de contingentement de la main-d’œuvre étrangère » est adoptée : elle donne au gouvernement des pouvoirs très larges pour limiter la proportion des travailleurs étrangers dans de nombreuses branches d’activité professionnelle, selon un code minutieusement établi dans les différentes régions *.

  Les autorités françaises considèrent désormais la main-d’œuvre étrangère comme une main-d’œuvre de complément, qu’on utilise seulement à défaut de nationaux – tout en la soupçonnant d’exercer à l’égard de ces derniers une concurrence déloyale et de constituer une menace pour la paix sociale dans le pays. Au même moment, la France subit un nouveau flux d’immigrants : celui des réfugiés qui, à partir de 1933, fuient l’Allemagne hitlérienne.

Le problème des réfugiés d’Allemagne

  L’émigration Allemande commence dès la désignation de Hitler comme chancelier du Reich, au lendemain du 30 janvier 1933. Le processus s’intensifie après l’incendie du Reichstag à Berlin – dans la nuit du 27 au 28 février 1933 --, qui est suivi de l’arrestation de 4000 opposants au régime ou suspects. Puis il se développe constamment jusqu’en 1939, en des flux successifs qui s’organisent en fonction des évènements que traverse l’Allemagne nazie (la nuit de cristal, notamment) ou au gré des facilités accordées parfois aux candidats à l’émigration. Ainsi, nombreux sont ceux qui, profitant de la clémence avec laquelle les autorités permettent aux étrangers de venir en France à l’occasion de l’exposition internationale « Arts et techniques », en mai 1937, ne repartent pas (10).

  Un rapport de la préfecture de police de Paris, en date du 23 septembre 1933, indique le chiffre de 6 000 réfugiés d’Allemagne en France *. Le 28 novembre 1933, elle signale que 9004 personnes venues d’Allemagne se trouvent désormais en France : 7195 d’entre elles seraient de nationalité Allemande, les autres étant des juifs Polonais ou des réfugiés Russes, Roumains, Lituaniens ou Estoniens qui vivaient en Allemagne, parfois depuis plusieurs générations, sans avoir acquis la citoyenneté (Ostjuden). Une autre note, en date du 10 mai 1933, estime que, sur tous les réfugiés en provenance d’Allemagne qui se sont présentés dans les services de la préfecture de police, « 150 seulement ne sont pas de religion israélite (11) ». Au total, on estime à 25 000 environ le nombre de réfugiés d’Allemagne venus en France en 1933, dont deux tiers de Juifs **.

  Leur situation est extrêmement difficile, malgré les efforts des comités de secours organisés pour leur venir en aide, tels le Secours ouvrier et le Secours rouge international d’obédience communiste, le Comité Matteoti de tendance socialiste et, pour les réfugiés juifs plus particulièrement, le Comité national de secours aux réfugiés d’Allemagne victimes de l’antisémitisme. En 1933, ni l’Etat ni la ville de Paris ne participera à l’hébergement de ces réfugiés. Seules les autorités militaires acceptent de fournir quelques locaux, par exemple ceux du camp de Saint-Maur – dans lequel les conditions de vie sont tellement désastreuses que le journal L’Humanité titre, le 20 septembre 1933 : « Camp de concentration à Paris ».

  Les communistes et les socialistes tiennent en effet à affirmer hautement leur soutien aux opposants anti-hitlériens réfugiés en France. Dès le 28 mars 1933, lors de la discussion du budget, le député socialiste Jules Moch interpelle en ces termes le ministre de l’Intérieur, Camille  Chautemps : « La France, j’en suis sûr, voudra rester, dans cette Europe en folie, le refuge de tous les persécutés. Des ordres, n’est-ce pas, Monsieur le Ministre, seront donnés à toutes nos frontières pour que ceux qui auront pu fuir les fusils nazis ou les mitrailleuses de la Reichswehr, là où on en a déjà placé, trouvent chez nous cet accueil fraternel qui a été de tout temps la gloire et l’honneur de la France (12) ? »

  Après discussion avec ses collègues du gouvernement, Camille Chautemps décide d’ouvrir les frontières aux réfugiés Allemands et en particulier aux  « Israélites ». Le 20 avril 1933, il demande aux consuls Français en poste en Allemagne d’ « examiner dans l’esprit le plus large et le plus libéral » les demandes de visa émanant de juifs. Même si ceux-ci se présentent aux frontières sans passeport, il faut leur accorder l’autorisation d’entrer sur le territoire Français et un sauf-conduit leur permettant de se rendre à l’adresse qu’ils indiqueront. Ils devront alors entreprendre de faire régulariser leurs papiers. Camille Chautemps recommande aux préfets d’instruire ces dossiers dans les meilleurs délais (13). Ces dispositions libérales s’accompagnent cependant de quelques restrictions : la validité des visas accordés par les consuls en Allemagne n’excède pas deux mois, celle des sauf-conduits délivrés aux frontières est limitée à vingt jours ; enfin, il est rappelé aux réfugiés anti-hitlériens qu’ils ne doivent pas se livrer à aucune activité politique sur le sol français, sous peine d’expulsion immédiate.

  En ces temps de crise économique, les réfugiés désireux de venir en France doivent également pouvoir subvenir à leurs besoins sans être à la charge de l’Etat qui les accueille. A cet égard, il semble que les Juifs préoccupent particulièrement les autorités diplomatiques françaises. Le 5 avril 1933, Pierre Arnal, chargé d’affaires de France à Berlin, écrit à Joseph Paul Boncour, ministre des Affaires étrangères : « Autant il peut y avoir intérêt pour nous à accepter l’installation définitive d’éléments soigneusement choisis * et dont la plupart souhaitent pouvoir adopter à la longue la nationalité française, autant il conviendra sans doute de procéder à un filtrage sérieux en ce qui concerne les Juifs de condition inférieure, pour la plupart venus en Allemagne à une date très récente (14). »

  Jean Dobler, secrétaire d’ambassade, consul général de France à Cologne, prend quand à lui l’initiative de mesures concrètes.

Dans une lettre adressée au ministre des Affaires étrangères le 27 avril 1933, à la suite d’un message d’André François Poncet lui demandant de « procéder à une discrimination des demandes en faveur de ceux qui offrent des garanties suffisantes », il précise : « j’ai immédiatement prescrit que, dorénavant, tout postulant à un visa devrait remplir un formulaire indiquant sa confession religieuse ; et que, dans le cas d’un Israélite, nous suspendrions l’octroi du visa au résultat d’une enquête à mener auprès de la banque donnée comme référence par l’intéressé *. Je pourrai ainsi, certainement, écarter un assez grand nombre d’Israélites qui ne possèdent aucune ressource ou qui n’en possèdent que d’insignifiantes. Si, par contre, l’enquête bancaire révélait que nous avons affaire avec certains Israélites qui jouissent en Allemagne d’une bonne situation, il n’y a évidemment aucun danger et il peut même y avoir intérêt pour nous à leur offrir l’hospitalité.[…] J’estime en effet hautement préférable de ne laisser entrer en France que les Israélites que nous sommes réellement disposés à y conserver. Selon les dernières instructions de l’ambassade, je n’accorde plus aux Israélites Allemands réfugiés que des visas leur permettant un séjour de deux mois en France. Mais il est vain de croire que, ces deux mois expirés, nous pourrons les refouler de France s’ils ont épuisé leurs dernières ressources ; nous pourrons bien en refouler quelques –uns, mais pas le plus grand nombre, parce qu’il s’agira de réfugiés politiques que nous aurons l’air de rendre à la persécution. Et parce qu’il s’agira en outre --- je crois pouvoir l’ajouter – d’hommes particulièrement tenaces et de beaucoup d’entregent (15). »

  Quelques jours plus tard, il signale qu’il a réduit le nombre des visas accordés à des Juifs : 245 au mois d’avril 1933, 190 seulement en mai. Il se déclare satisfait d’un tel résultat **, d’autant plus qu’à ses yeux les Juifs d’Allemagne « ne sont plus à proprement parler des réfugiés » : « L’exercice de leur religion, la sécurité de leur personne sont à cette heure, en Allemagne, véritablement garanties. Aucun péril actuel ou imminent ne peut être invoqué par eux pour nous demander, au nom des droits supérieurs de l’Humanité, l’ouverture de nos frontières. Il n’y a en vérité à leur exode que des raisons de convenance et celles-ci ne devraient pas l’emporter sur les raisons de nos propres convenances.[…] Les ’’réfugiés’’ israélites qui nous demandent à cette heure l’hospitalité ne sont que des commerçants ou des employés --- c’est-à-dire des gens qui ne sont en butte, en Allemagne, à aucune persécution et que le seul espoir de meilleures affaires attire en France. Sauf rares exceptions, cette immigration-là n’est pas intéressante pour nous.[…] J’ai vécu dans trop de pays d’émigration et d’immigration, dans trop de pays que rongeaient les minorités ethniques, pour ne pas sentir toute l’importance de ces visas (16). » Et il cite le cas d’une famille dont le père, représentant de commerce, ne peut justifier que d’une somme de 3000 marks : « dans ces conditions, Monsieur Wilhelm G. n’est pas à même à vivre en France de ses propres ressources ni de fonder en France une affaire qui donnerait du travail à des employés Français ; Il ne peut vivre en France qu’en occupant un emploi qui sera perdu pour un chômeur Français. C’est pourquoi j’ai refusé à Monsieur G. le visa de son passeport.[…] Le cas de Monsieur G. serait sans intérêt s’il n’illustrait parfaitement les dangers que ferait courir à notre patrie une immigration germano-israélite qui ne serait pas très rigoureusement contrôlée (17). »

  Ces mesures restrictives frappent non seulement des Juifs de nationalité Allemande appartenant aux classes moyennes ou modestes, mais surtout de très nombreux Ostjuden, dont la situation économique est généralement très précaire.

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Photo ci-dessus de la rafle du  Vél-d’hiv ..

Xénophobie et antisémitisme

  Cependant, malgré les précautions prises par le gouvernement français, l’indignation se manifeste dans la presse de droite, dont de nombreux articles dénotent des relents prononcés d’antisémitisme. Paradoxalement, les tenants de ces courants expriment une admiration à peine voilée pour l’autorité et l’énergie de Hitler, tout en rappelant que l’Allemagne est, traditionnellement, l’ennemie héréditaire de la France et qu’il convient donc de se méfier des immigrants Allemands, quels qu’ils soient. Les Juifs sont particulièrement honnis : L’Ami du peuple du 20 juin 1933 fustige « le flot pressé des judéo-socialo-germains », tandis que dans Le Temps, journal de grande audience, Paul Morand écrit dès le 31 mars 1933 : « Deux mois plus tard, Roland de Puymaigre, conseiller municipal de Paris, demande au préfet de la Seine s’il n’est pas possible de faire une distinction entre réfugiés Juifs et non juifs, et il ajoute : « Parmi eux [ces réfugiés juifs], combien d’êtres indésirables venant accroître le nombre des sans-travail et augmenter d’autant, par ce temps de crise économique, la charge si lourde qui pèse sur le pays (18) ! »

  De tels propos influencent peut-être la mise en place de dispositions de plus en plus restrictives en matière d’immigration. Le 18 juillet 1933, le ministre de l’Intérieur précise que, désormais, seuls seront accueillis en France les titulaires du passeport Allemand --- mesure particulièrement défavorable aux Ostjuden. Au mois d’octobre 1933, les dispositions libérales du 20 avril sont abolies : dorénavant, on ne délivre plus de visa qu’aux réfugiés munis de toutes les pièces nécessaires. Des instructions sont données à l’ambassadeur de France à Berlin, André François Poncet, et à Aimé Leroy, en poste à Munich, leur recommandant de redoubler de vigilance (19). De nombreux réfugiés d’Allemagne franchissent alors illégalement la frontière Française. Une grande partie d’entre eux sont interceptés et refoulés. Devant l’indignation de la gauche Française --- en particulier de Léon Blum --- , Camille Chautemps invoque des raisons financières et affirme qu’il a lancé un appel pressant à la SDN, afin qu’elle prenne en charge ce problème.

  Les accents xénophobes se font de plus en plus forts. Le nombre de questions écrites portant sur la protection de la main-d’œuvre nationale déposées par des députés ou des sénateurs augmentent de manière significative : il n’y en avait qu’une en 1929, il y en a vingt en 1933. Au mois de novembre 1933, le sénateur de l’Aveyron Raynald dépose une proposition de loi visant à assurer du travail aux ouvriers Français exclusivement, jusqu’à la fin de la crise. Des violentes campagnes antisémites se développent, alimentées par les lignes d’extrême droite : « Notre folle sensiblerie, écrit le colonel de La Roque, nous condamne à héberger une foule grouillante de outlaws que rien ne garanti ’20). »

  Au lendemain de l’émeute du 6 février 1934, le gouvernement Daladier est remplacé par un ministère d’Union nationale présidé par Gaston Doumergue. Le 13 novembre 1934, c’est un nouveau gouvernement, présidé par Pierre Etienne Flandin, qui dirige la France avant d’être remplacé à son tour, le 7 juin 1935, par le gouvernement Laval. Ces gouvernements successifs adoptent une série de mesures défavorables aux étrangers : à partir de 1935, ces derniers sont progressivement écartés des professions médicales et leur activité dans le domaine artisanal et commercial est strictement réglementée. Ces dispositions ne visent pas particulièrement les réfugiés d’Allemagne, mais elles les frappent d’autant plus durement qu’ils sont arrivés en France depuis peu et que, bien souvent, ils n’ont pas encore régularisé leur situation ni trouvé un emploi. Or, la circulaire n°139 adressée aux préfets par le ministre de l’intérieur, à la date du 4 décembre 1934, insiste sur la nécessité d’intensifier les mesures de refoulement et d’expulsion pour tous les réfugiés qui se trouvent dans ce cas (21). Malgré les protestations indignées de Léon Blum et du député socialiste Marius Moutet, le décret du 6 février 1935 subordonne la possibilité pour un étranger de changer de domicile pour occuper un emploi salarié à l’obtention préalable d’un contrat de travail visé par les services compétents du ministère du Travail. Quelques semaines auparavant, un nouveau flux de réfugiés en provenance de la Sarre est arrivé en France, à la suite du plébiscite qui a rattaché celle-ci à l’Allemagne *.

  Au cours des années 1935 et 1936, il devient de plus en plus difficile pour les émigrés en provenance du Reich d’entrer légalement sur le sol Français.

La promulgation des lois raciales de Nuremberg, en septembre 1935, n’adouci pas l’attitude des dirigeants Français à l’égard des réfugiés juifs. Ceux qui sont déjà à Paris se voient souvent refuser une prolongation de séjour, comme en témoigne par exemple cette lettre du ministre de l’Intérieur au préfet de police de Paris, en date du 7 juin 1936 : « Monsieur le Consul de France à Cologne vient de signaler à Monsieur le Président du Conseil, ministre des Affaires étrangères, le nombre toujours grandissant d’Israélites Allemands qui sollicitent des visas pour la France et ajoute qu’il se voit souvent dans l’obligation de donner à ces requêtes une suite favorable, en raison du luxe de justifications qui les accompagne. Notre représentant estime cependant que ces demandes ont pour but véritable des voyages de’’reconnaissance’’ en prévisions ultérieures et il suggère que la prolongation de ces autorisations de courte durée soit refusée en France d’une manière stricte et impitoyable. J’adopte entièrement ce point de vue et vous prie de bien vouloir donner des instructions à vos services intéressés pour qu’aucun des visas de passeport accordés à un Israélite Allemand ne soit prolongé, même pour une durée très restreinte, sans l’assentiment de mon département (22). »

Sous le Front populaire, un sous-secrétaire d’Etat à l’immigration

  Sous le gouvernement de Front populaire, les dispositions adoptées en février 1935 à l’égard des candidats à l’immigration sont officiellement maintenues mais, dans la pratique quotidienne, elles sont souvent adoucies et les autorités font preuve d’u réel souci de bienveillance à l’égard des réfugiés. Ceux qui sont munis de titres de séjour provisoires sont autorisés à circuler librement d’un département à l’autre. Les refoulements sont moins fréquents et, le 17 septembre 1936, le gouvernement institue un « certificat de réfugié en provenance d’Allemagne » qui ne tient pas compte de la citoyenneté d’origine : l’instauration de ce document diminue l’insécurité juridique dont souffraient notamment de nombreux immigrés originaires de l’Est européen. Elle leur permet aussi de voyager librement sur le territoire des membres de la SDN.

Le 15 juin 1937, la commission consultative pour le rapport préparatoire au congrès de Tours de la Ligue des droits de l’homme dresse le bilan suivant : sur 3014 personnes venant d’Allemagne dont le dossier a été examiné par les autorités gouvernementales compétentes, 2490 ont été reconnues comme des réfugiés authentiques et peuvent désormais bénéficier du « certificat de réfugié (23) ».

  Le gouvernement nomme un sous-secrétaire d’Etat chargé des services de l’immigration et des étrangers, Philippe Serre. Celui-ci élabore différents projets visant à établir un véritable statut des étrangers et à définir et mettre en place une politique de l’immigration. Mais, du fait du changement de gouvernement, au printemps 1938, ces efforts --- sans doute assez lents et insuffisants --- ne se concrétisent pas.

  Malgré la timidité relative de sa politique d’immigration, le Front populaire est néanmoins accusé par la droite de pratiquer un favoritisme éhonté à l’égard des étrangers, des Juifs en particulier : «  de nombreuses familles de youtres berlinois remontaient les Champs Elysées au cri de ’’Fife le Vront bobulaire*’’ ! », écrira ainsi Lucien Rebatet dans Les Décombres, rendant compte des manifestations du 14 juillet 1936.

  L’antisémitisme se développe. Au mois de mai 1935, Darquier de Pellepoix --- qui, quelques mois plus tôt, a constitué une Association des blessés du 6 février 1934 --- est élu conseiller municipal à Paris, sur un programme « national anti-juif ». Au mois de juin 1936 il dépose une proposition de loi tendant à l’annulation des naturalisations effectuées depuis le 11 novembre 1918 et à la promulgation d’un statut réglementant pour les Juifs le droit de vote, l’éligibilité et l’accession aux fonctions publiques. Léon Blum est attaqué à titre personnel avec une rare violence et, bien souvent, directement en tant que Juif. Lors du débat d’investiture au Parlement, le 6 juin 1936, Xavier Vallat déclare ainsi à la tribune : « Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un Juif (24) ! » Et Maurice Bedel écrit dans Bengali , paru en 1937 : « Arrivé au pouvoir du gentil pays de France par les ruelles de Jérusalem, les travers de Bulgarie, l’étape d’Alsace et le détour de Narbonne […], Monsieur le Président du Conseil, venu d’une race errante, campé en Ile-de-France par un hasard qui l’eut aussi bien mené à New York, au Caire ou à Vilna, installé dans le provisoire d’une étape en pays d’Occident, Monsieur le Président du Conseil se sentait incommodé d’être le chef d’un peuple étranger à sa chair. »

« Débarrasser notre pays des éléments étrangers indésirables »

  La situation internationale s’aggrave encore au cours des premiers mois de l’année 1938. La menace d’une guerre imminente se précise depuis que les troupes allemandes ont envahi l’Autriche, le 11 mars 1938. En France, le Front populaire s’effondre ; cette désagrégation va bientôt entraîner des difficultés accrues pour les immigrés.

  Le 14 avril 1938, c’est-à-dire le jour même de l’entrée en fonction du gouvernement Daladier, le ministre de l’intérieur Albert Sarraut adresse aux préfets une circulaire* dans laquelle il souligne la nécessité de « mener une action méthodique, énergique et prompte en vue de débarrasser notre pays des éléments étrangers indésirables qui y circulent et y agissent au mépris des lois et des règlements ou qui interviennent de façon inadmissible dans des querelles ou des conflits politiques ou sociaux qui ne regardent que nous ». Il termine en demandant aux préfets d’exiger des immigrés « le renoncement sur notre territoire à toute action en faveur des conflits d’opinion auxquels ils ont pu participer dans leurs pays d’origine (25) ». Comme tous les autres étrangers, les réfugiés doivent s’engager à respecter une neutralité absolue. Cette mesure est particulièrement mal perçue par les militants antifascistes et par beaucoup de Juifs immigrés --- dans cette seconde moitié des années trente, ces derniers sont en effet de plus en plus nombreux à fréquenter divers groupements politiques communistes, bundistes ou sionistes.

  Entre l’Anschluss (15 mars 1938) et la crise de Munich (septembre 1938), 8000 Autrichiens --- opposants politiques et réfugiés raciaux --- arrivent en France, tandis que les Allemands et les Ostjuden continuent d’affluer, souvent dans un état de dénuement extrême. En effet, le gouvernement nazi a désormais recours à la Reichsfluchtsteuer, une taxe à l’émigration qu’avait instaurée la République de Weimar en 1931, afin de préserver les réserves allemandes en devises étrangères et de décourager les candidats à l’émigration. A partir de 1938, l’application de cette taxe, qui ruine les réfugiés, rapporte environ 900 millions de marks au Trésor allemand.

  La situation des étrangers résidant sur le sol Français est également aggravée par l’adoption du décret-loi du 2 mai 1938 et des lois du 14 mai 1938. Selon ces nouvelles dispositions, les étrangers qui ont pénétré en France irrégulièrement sont passible d’une amende de 100 à 1000 francs et ils peuvent même subir une peine d’emprisonnement d’un mois à un an. Les personnes qui les ont aidés encourent des peines semblables. Le préfet est désormais le seul à pouvoir accorder ou refuser la prolongation de validité de la carte

d’identité pour les étrangers ; celle-ci ne peut plus être délivrée que pour un département déterminé, à l’exclusion de tous les départements frontaliers. Les propriétaires de logement ou les hôteliers qui hébergent des étrangers doivent en faire la déclaration au commissariat de police. L’infraction à ces dispositions entraîne l’expulsion des étrangers hors de France ; un budget de cinq millions de francs est consacré aux frais de rapatriement.

  Ces mesures soulèvent un vaste mouvement de protestation en France. Dès le 16 mai 1938, Henri Guernut, Justin Godart et le professeur Hadamart, au nom du comité pour la défense des droits des Israélites en Europe centrale et orientale, adressent une protestation écrite à Edouard Daladier (26) et, dans L’Humanité du 18 mai 1938, le Secours populaire français publie une lettre ouverte au ministre de l’Intérieur, Albert Sarraut : « Que reproche-t-on à ces réfugiés politiques ? C’est d’être entrés en France sans avoir obtenu d’un consulat français un visa pour la France ! Comme si ces gens traqués, pourchassés, fuyant la nuit de village en village, passant la frontière au péril de leur vie, pouvaient obtenir un passeport de leur pays et un visa d’un consulat français ! Pour la grandeur de notre pays, nous nous refusons à croire que les services officiels du ministère de l’Intérieur vont pouvoir continuer à expulser, à refouler, à jeter hors de France des hommes et des femmes dignes de notre idéal de paix et de fraternité. »

  Selon David Weinberg, plus de 20 000 Juifs sont touchés par les mesures de mai 1938 (27). Plusieurs centaines d’entre eux sont emprisonnés, parfois pendant des mois. Les journalistes de la Naï Presse --- quotidien communiste lu essentiellement par des Juifs immigrés – constatent avec amertume, le 3 juin 1938, une augmentation importante du nombre des suicides dans la communauté Juive immigrée au cours des dernières semaines. La nouvelle des accords de Munich accroît encore l’angoisse des réfugiés : « Je suis sans espoir quant à notre propre destinée, notre Alma Malher-Werfel. On ne peut pas vivre sans aucun projet d’avenir. Je suis à bout (28). » Dans une lettre adressée à Stefan Zweig, Joseph Roth exprime lui aussi son anxiété : « Qu’allons-nous devenir ?[…]

L’idée que les démocraties pourraient nous livrer, sur un coup de sifflet, me rend fou (29). »

  Le 7 novembre 1938, un jeune Juif d’origine Polonaise, Hershel Grynszpan, assassine Ernst Vom Rath, troisième secrétaire de l’ambassade d’Allemagne à Paris. Les dirigeants nazis organisent à travers toute l’Allemagne --- soi-disant à titre de représailles --- des exactions contre des synagogues, des boutiques et des habitations appartenant à des Juifs, dont beaucoup sont agressés et molestés : c’est la Nuit de Cristal (9-10 novembre 1938). Au cours des semaines suivantes, de nombreux Juifs Allemands, de plus en plus conscients des menaces qui pèsent sur eux, quitte le Reich et viennent grossir les rangs des réfugiés en France où les propos antisémites redoublent de violence. Le gouvernement Daladier promulgue alors une nouvelle série de décrets, qui restreignent encore la liberté de choix pour les immigrés en matière de travail, de logement et d’association.

La création de « centres spéciaux de rassemblement »

  La politique française à l’égard des étrangers se durcit sans cesse.

Le décret-loi du 12 novembre 1938 aggrave encore les dispositions du mois de mai. L’assignation à résidence --- déjà prévue par le décret-loi du 2 mai --- est complétée par l’institution de centres d’internement : « Sans doute le ministre de l’Intérieur a-t-il le droit d’expulser les étrangers résidants en France ou, s’ils sont dans l’impossibilité de trouver un pays qui les accepte, peut-il leur assigner une résidence.[…] Mais il est de ces étrangers qui, en raison de leurs antécédents judiciaires ou de leur activité dangereuse pour la sécurité nationale ne peuvent, sans péril pour l’ordre public, jouir de cette liberté encore trop grande que confère l’assignation à résidence. Aussi est-il apparu indispensable de diriger cette catégorie d’étrangers vers des centres spéciaux où elle fera l’objet d’une surveillance permanente que justifient leurs infractions répétées aux règles d’hospitalité (30). » Ce texte ne prévoit pas de recours juridique pour les étrangers frappés d’internement.

  Le premier de ces centres, Rieucros, est donc créé le 21 janvier 1939. Un décret signé conjointement par Albert Lebrun, Edouard Daladier et Albert Sarraut précise : « Un centre spécial de rassemblement est créé dans la commune de Mende, au lieu dit ’’Rieucros’’. […] Pourra être astreint à résider dans ce camp tout étranger soumis au régime établi par l’article 11 du décret-loi du 2 mai 1938, modifié par l’article 25 du décret-loi du 12 novembre 1938 (31). » Des mesures secrètes élaborées en avril 1939 par l’Etat-major complètent les dispositions du décret-loi du 12 novembre 1938 : elles prévoient qu’en cas de mobilisation tous les étrangers de sexe masculin âgés de dix-sept à cinquante ans devront être concentrés dans le plus bref délai possible dans les centres de rassemblement pour étrangers, puis répartis en unités de travailleurs, selon leur formation et leur spécialité, afin d’être « employés à des travaux divers au profit des régions militaires ou des services publics ». Une seule exception est prévue pour les étrangers ayant un fils dans l’armée française (32).

  La création des centres/camps de rassemblement pour étrangers a donc été prévue bien avant la guerre, dans le contexte du durcissement de la politique française d’immigration, lié à la crise économique, sociale et politique. Les autorités ont même pris certaines dispositions minutieuses en matière d’internement. Il est prévu, par exemple, de multiplier le nombre des camps « de façon à éviter aux étrangers des mouvements individuels trop longs pour gagner ces points ». En revanche, rien n’est vraiment organisé quand au fonctionnement concret de ces centres ni à l’existence matérielle des internés. Ces lacunes expliquent peut-être en partie l’improvisation qui va régner lors de l’ouverture des premiers camps.

  Alors que l’économie française ne parvient pas à sortir de la crise et que la guerre semble imminente, les étrangers représentent aux yeux de nombreux Français un double danger : pour l’emploi et pour la paix *. L’extrême droite dénonce aussi les « complots juifs » comme visant à altérer la pureté de la culture française et à menacer les fondements mêmes de la civilisation chrétienne. Les réfugiés juifs subissent donc très durement les rigueurs de la législation et les flambées d’antisémitisme. Certains d’entre eux tentent alors de poursuivre leur route vers une nouvelle terre d’accueil, mais les pays occidentaux, craignant un véritable déferlement, ferment de plus en plus hermétiquement leurs frontières.

La généralisation des restrictions à l’immigration

  La Suisse a modifié sa politique traditionnelle d’accueil. Elle veille à préserver sa neutralité dans une Europe de plus en plus déstabilisée et à maintenir la paix sociale, malgré la montée du chômage et les flambées de xénophobie. Certes, elle accueille plusieurs milliers de réfugiés d’Allemagne et d’Autriche, mais elle conçoit cette hospitalité comme temporaire et les incite à partir plus loin, leur rendant quasi impossible toute intégration professionnelle et sociale. Au mois d’août 1938, le gouvernement décide de fermer les frontières et d’expulser tous les réfugiés en situation irrégulière. Le 4 octobre 1938, il conclut avec l’Allemagne un accord aux termes duquel les Allemands munis d’un passeport indiquant qu’ils sont Juifs doivent désormais demander une autorisation spéciale pour entrer en Suisse. Celle-ci peut ainsi endiguer le flot des Réfugiés sans entraver la libre circulation des touristes et des hommes d’affaires Allemand. Ceux qui tentent de franchir illégalement la frontière sont reconduits immédiatement à la frontière Allemande. L’expression « la barque est pleine » prévaut désormais.

  Jusqu’à la fin de l’année 1937 (date à laquelle Mussolini adhère au pacte anti-Komintern), l’Italie offre l’hospitalité à plus de 5000 réfugiés du Reich. Mais la situation évolue brutalement à partir de l’automne 1938 ; le gouvernement italien  promulgue alors un décret qui enjoint aux Juifs Allemands de quitter  le pays dans les six mois.

  On évalue à 50 000 environ le nombre de réfugiés d’Allemagne accueillis en Grande-Bretagne à partir de 1933 (dont 80% de Juifs). Venus dans les premiers mois de l’instauration du régime nazi, la plupart d’entre eux appartiennent aux classes moyennes et aisées, et ils ont pu emporter avec eux une partie de leurs biens. Telle a été, du reste, la condition imposée par les autorités anglaises, désireuses de recevoir uniquement des réfugiés « valables, travailleurs et acceptables (33) ».

  Pour la Grande-Bretagne, le véritable problème se trouve plutôt en Palestine. A partir de l’accession de Hitler au pouvoir, l’immigration juive en « terre d’Israël » s’est brutalement accrue : au milieu des années trente, les Juifs sont environ 400 000, soit le tiers de la population totale du pays. Un tel développement démographique inquiète profondément les Arabes, qui déclenchent une violente révolte en 1936. Prévoyant un conflit ouvert avec l’Allemagne, la puissance mandataire, qui ne souhaite pas s’aliéner le soutien arabe, reconsidère sa politique vis-à-vis de l’implantation du foyer juif et, à partir de 1936, elle restreint sévèrement l’immigration juive en Palestine : après avoir atteint leur chiffre maximal en 1935 (62 000), les effectifs des immigrants ne sont plus que de 10 60 en 1937 – soit à peine plus qu’en  1932, avant l’avènement de l’hitlérisme (9500) (34). Cette politique aboutit, au printemps 1939, à la promulgation du Livre blanc, rendant quasi impossible l’asile en Palestine pour les Juifs fuyant l’hitlérisme.

  Le « rêve américain » paraît, aux yeux de nombreux Juifs du Reich, synonyme de sécurité. Mais après avoir cédé aux pressions des leaders juifs américains et assoupli les procédures d’accueil aux immigrants en 1935-1936, le gouvernement Roosevelt adopte des mesures sévères de restrictions. Il maintient désormais des quotas inférieurs à ceux des années vingt, tout en chargeant les autorités consulaires de s’assurer que les candidats à l’immigration pourront assumer leur indépendance économique sans risquer de devenir un poids pour la société américaine.

  Sous la pression de l’opinion publique américaine, plutôt favorable, au début du mois de juillet 1938, une conférence internationale sur cette question : la conférence d’Evian. Mais les membres des trente-deux délégations présentes n’interviennent guère que pour justifier la politique de restriction de leur gouvernement ou se féliciter mutuellement des efforts accomplis. Ces débats ne sont suivis d’aucun résultat tangible, si ce n’est l’accord de la conférence sur la proposition américaine de création, à Londres, d’un Comité intergouvernemental chargé de négocier avec les autorités du Reich pour limiter les expulsions et permettre aux émigrants de quitter l’Allemagne et l’Autriche dans de meilleures conditions, en emportant une partie de leur bien.

  Le Haut-Commissariat aux réfugiés d’Allemagne est  effectivement créé, le 11 octobre 1933, mais ses limites sont apparues d’emblée : il est stipulé qu’il ne peut agir directement au nom de la Société des Nations, ni en recevoir des fonds, mais qu’il est responsable devant un conseil administratif composé des représentants de quinze gouvernements désignés par le SDN. Son efficacité potentielle se trouve ainsi affaiblie dès sa naissance et, à partir de 1936, son rôle devient celui d’une administration consulaire aux ambitions limitées et aux ressources financières toujours insuffisantes. En février 1938, il signe la Convention de Genève sur les réfugiés d’Allemagne, qui conforte le statut des immigrés de longue date dans leurs pays d’accueil, mais ne règle en rien le sort des nouveaux arrivants.

  Au cours de la seconde moitié des années trente, l’Office international des réfugiés (appelé le plus souvent Office Nansen, du nom de son fondateur), créé en 1931, se désagrège peu à peu. En outre, il ne peut prendre en charge que les réfugiés « Nansen » (Russes, Arméniens, etc..), auxquels viennent s’ajouter en 1935 les émigrés Sarrois. Il ne peut guère secourir les réfugiés d’Allemagne et d’Autriche.

  Face à l’hitlérisme, l’échec des instances internationales est donc patent. Le rôle de la Société des Nations et ses possibilités d’action concrète et efficace en faveur des réfugiés sont beaucoup plus difficiles à définir qu’au début des années trente. A cela, deux raisons essentielles : même après avoir quitté l’organisation, à l’automne 1933, l’Allemagne nazie n’est pas complètement isolée sur la scène de la diplomatie internationale et certains gouvernements tiennent encore à le ménager ; ces mêmes gouvernements ne souhaitent pas non plus voir la SDN limiter leur droit souverain à élaborer la politique d’immigration de leur choix et, éventuellement, à refouler les étrangers qu’ils jugent indésirables.

  Faute de solution dans les pays occidentaux, les propositions les plus diverses --- et parfois les plus inattendues --- sont émises, notamment pour les réfugiés juifs dont beaucoup semblent prêts à s’expatrier à des milliers de kilomètres afin d’échapper à la menace nazie. Plus de 15 000 Juifs Allemands et Autrichiens trouvent ainsi refuge à Shanghaï entre 1938 et l’été 1939, date à laquelle les autorités Japonaises – qui occupent la ville à partir de 1937 --- limitent sévèrement cette immigration (35).

  En décembre 1938, la France retient le principe d’envoyer 10 000 Juifs à Madagascar (soumis à l’autorité de son gouvernement depuis 1896). Ce projet réapparaîtra à plusieurs reprises par la suite et rencontrera pendant quelque temps l’assentiment du gouvernement nazi (qui le développera sous le nom de Plan Madagascar). Le président Roosevelt envisage quant à lui d’expédier des Juifs peupler des régions vides de l’Ethiopie ou de l’Angola. D’autres hypothèses sont avancées : faire de la Guyane anglaise, de l’île de Chypre, des Philippines, du Congo belge, de Haïti ou du Surinam des lieux d’accueil pour les Juifs européens partout « indésirables ». Au-delà de leur aspect parfois surprenant, tous ces projets dénotent une incompréhension de l’ampleur du problème des réfugiés européens et du danger que représente pour les Juifs, à très court terme, la politique expansionniste et raciste de l’Allemagne hitlérienne.

 

  Tiraillée entre sa tradition d’hospitalité et les impératifs liés à la conjoncture du moment, la France n’est pas parvenue à élaborer une véritable politique de l’immigration. L’extrême droite crie à « l’invasion des métèques », tandis que de nombreux réfugiés juifs affirment avec une ironie désabusée que la devise de la France est en fait : « Liberté, Egalité, Carte d’identité »…Au début de l’année 1939, alors que commencent à se dissiper les illusions sur la véritable nature du régime nazi, le pays doit donc affronter les difficultés qu’engendre la présence sur son sol de milliers de réfugiés démunis et amers ; parmi ces derniers, une forte proportion de Juifs que beaucoup de Français tolèrent mal, même lorsqu’ils sont privés de liberté et détenus dans un camp.

  Dans le même temps, le pays va devoir faire face à l’afflux des républicains espagnols vaincus par les troupes franquistes. Les « centres d’hébergement » ouverts à leur intention participent eux aussi de la politique coercitive de la France à l’égard des étrangers. Ils vont continuer l’infrastructure matérielle du réseau d’internement.

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2.

L’accueil des vaincus de la guerre d’Espagne

  Dès le mois de mai 1937, Marx Dormoy, alors ministre de l’Intérieur, a adressé une circulaire aux préfets leur conseillant de prévoir toutes les dispositions nécessaires pour recevoir les réfugiés espagnols (1). L’arrivée de ces derniers n’est donc pas une surprise ; le caractère brutal et massif de cet exode dépasse toutefois les prévisions les plus pessimistes.

  Le 26 janvier 1939, jour de la chute de Barcelone, le gouvernement français tient une conférence interministérielle à l’issue de laquelle il décide de fermer la frontière avec l’Espagne et fixe à 300 le nombre d’enfants espagnols que le pays est prêt à accueillir ( !). Deux jours plus tard, un dispositif de sécurité est installé le long de la frontière franco-espagnole. Mais, en quelques jours, cette « herse » tombe devant la « ruée folle(2) » de tous ceux qui veulent trouver refuge en France : des milliers de personnes, vacillant de froid et de faim, hagardes, chargées de valises et de baluchons. Parmi elles, des familles entières, enfants et vieillards mêlés, et beaucoup de blessés. C’est la Retirada --- la retraite --- , qui s’opère dans des conditions extrêmement difficiles.

  Le gouvernement français a d’abord refusé de laisser les « hommes jeunes et valides * » pénétrer sur son sol. Le 6 février 1939, il accepte cependant de les accueillir à condition qu’ils soient désarmés. Cette catégorie de réfugiés n’est pas éparpillée dans les différents centres d’hébergement à travers le pays : assimilés globalement aux combattants de la République Espagnole, ils sont regroupés dans cinq camps proches de la frontière, tous situés dans le département des Pyrénées-Orientales : Argelès, Saint-Cyprien, Barcarès, Arles-sur-Tech et Prats-de-Mollo. Leurs effectifs sont assez difficiles à estimer pour les premières semaines. A la date du 10 mars 1939, le député Jean Ybarnégaray * donne les chiffres suivants --- sans être démenti par le ministère de l’Intérieur (3) : 77 000 internés à Argelès, 90 000à Saint-Cyprien, 13 00 à Barcarès, 46 00 à Arles-sur-Tech et Prats-de-Mollo --- soit un total de 226 000 internés.

  La déclaration d’interner les hommes jeunes en provenance d’Espagne dans des camps installés près de la frontière a été prise par le gouvernement, sans que les responsables locaux aient été préalablement consultés. Ceux-ci ne tardent cependant pas à se manifester et à protester contre cet état de fait. Dès le 19 février 1939, le maire d’Argelès réclame la suppression du camp situé sur le teritoire de sa commune (4). Il réitère sa demande le 14 mars 1939 et, au cours d’une réunion, le conseil municipal tout entier proteste contre le maintien du camp « organisé sur notre plage sans que la municipalité ait été consultée ni même informée (5) ». Le 8 mai 1939, le conseil général des Pyrénées-Orientales adopte à l’unanimité la motion déposée par le socialiste Louis Noguère, député de l’arrondissement de Guéret, qui s’insurge contre « la création des camps de concentration d’Argelès, de Saint-Cyprien et de Barcarès [qui] a été décidée par le gouvernement en dehors des représentants du département dont les avis, dès les premiers jours, ont été écartés (6) ».

  De fait, ces camps des Pyrénées-Orientales ont été installés très rapidement, et dans la plus grande improvisation.

Incurie et carences administratives

  Pierre Izard, exploitant forestier à Argelès, réquisitionné pour créer le camp, témoigne : « un beau matin de février 1939, le maire m’appelle au téléphone, C’est urgent ! Il me présente le comandant de gardes mobiles Boutillon qui me déclare ex abrupto : ’’nous attendons les Espagnols qui fuient devant Franco. Nous devons construire un camp d’accueil sur la plage d’Argelès, clôturer, créer des baraquements. Vous êtes négociant en bois, adjoint au maire, officier de réserve. Vous êtes mon homme, au travail !’’

Il n’y avait que quelques fuyards sur la plage, la centaine de ’’ charpentiers’’ qui m’avaient été attribués pour le travail et puis des blessés, de grands mutilés, des êtres à moignon qui se déplaçaient sans prothèses. Le commandant n’avait ni ordre précis, ni directives. On m’avait dit : ’’Faites un camp, d’urgence !’’ mais la plupart de mes ’’charpentiers’’ n’avaient jamais tenu un marteau ! J’ai simplifié la construction au maximum : sur une légère charpentes en chevrons, trois faces en voliges horizontales, un toit en tôle ; sur l’autre face, des roseaux coupés à proximité (7). » Le camp d’Argelès est établi sur une terre marécageuse battue par la tramontane. Entouré d’une rangée de fil de fer barbelés sur trois côtés, il est limité par la mer sur le quatrième côté.

  On  retrouve la même impréparation * à Barcarès : le 9 février 1939, deux pelotons de gardes mobiles arrivent dans ce petit village de pêcheurs, où ils sont bientôt rejoints par 250 réfugiés espagnols, chargés de les aider à construire les baraques d’un camp au nord de la commune, entre le Grau-Saint-Agne, et le Lido. Quand au camp de Saint-Cyprien, un ancien interné espagnol, Jean Olibo, le décrit en ces termes : « Une perspective affolante ; des barbelés, quelques habitations de pêcheurs en chaume et en roseaux, des tentes militaires, un grouillement d’hommes et de bétail, un étalage de pauvre linge, ridicules oripeaux d’une misère flottant éperdue au vent, une tôle, deux planches, une toile, des abris précaires miraculeusement maintenus en dépit des bourrasques, un éparpillement de véhicules, d’engins, de matériel, d’objets disparates, de souvenirs ; un rassemblement de soldats, de gendarmes et de spahis sur leurs chevaux arabes, la soudaine révélation d’une humanité prête à déchoir, l’affrontement d’une multitude sans réaction et d’une autorité inhabituelle (8). »

  Le nombre des internés dépasse très rapidement les prévisions. Seuls les blessés et les malades sérieusement atteints peuvent s’abriter dans des baraques, tandis que les autres réfugiés aménagent de leur mieux un abri de fortune sur la plage ; il s’agit le plus souvent d’un clayonnage de joncs recouvert d’une vieille toile de tente ou de tôle ondulée. Les internés font malgré tout preuve d’humour en baptisant de noms prestigieux les huttes sordides qu’ils ont construites : « hôtel des Mil Una Noches », « Le Bristol », « 

Le Gran Hotel de Catalunya (9) »…Juan Carrasco, par exemple, a passé plusieurs mois à l’ « hôtel Mejico », une guitoune haute d’un mètre soixante et large de deux mètres cinquante, qu’il a partagé avec six autres hommes : « Quand nous étions tous dedans, on mettait tout le matériel (boîtes de conserve, gamelles, etc..) dehors, en gardant un œil dessus à cause des vols. Nous dormions tout habillés sur une couverture, il averissait les autres et tous se retournaient en même temps (10). »

  Il n’y a pas d’eau courante dans les premiers camps français et les internés sont donc dans l’impossibilité de maintenir un niveau minimal de propreté. Le problème est d’autant plus grave que les vents, violents dans cette région, soulèvent des tourbillons de sable qui se colle aux vêtements, bientôt réduits à l’état de loques : « C’était un camp d’hommes », rapporte Vladimir Pozner après une visite dans le camp d’Argelès à la fin du mois de février 1939.

« Ils portaient des uniformes crasseux, des couvertures trouées, des vestes sans boutons, des pantalons effilochés, des peaux de bique, des redingotes 190, des bonnets de police, des casquettes d’aviateurs, des serviettes de toilette roulées en turban, des brodequins de soldats, des semelles découpées dans des pneus et fixées à la jambe avec des fils de fer. Les uns sommeillaient, les autres flânaient, bavardaient, construisaient des feux, taillaient des arabesques dans l’écorce d’un bâton, s’épouillaient. Tous attendaient un bateau qui ne surgissait jamais (11). »

  Ces conditions d’existence sont encore aggravées par une alimentation insuffisante : du riz cuit à l’eau, sans sel, sur lequel flottent quelques rares morceaux de viande. Une fois par jour, arrive le « camion du pain », que les internés attendent avec impatience bien que le mode de distribution les humilie profondément : les soladats jettent les boules de pain du haut des camions. Ceux qui réussissent à s’en emparer, au lilieu d’une véritable mêlée, sont chargés de les répartir entre leurs camarades ; le partage ne manque pas de susciter contestations et algarades d’autant plus que, sur le plan alimentaire, la situation ne cesse de se dégrader. Dans le contexte d’improvisation générale qui a été celui de l’installation des premiers camps du Roussillon, on a omis d’adjoindre un comptable ou un régisseur aux directeurs de camps --- ce qui entraîne une très mauvaise gestion de la régie d’avance dans les premières semaines. Le trésorier-payeur général refuse bientôt d’accorder de nouveaux crédits. Comme les paiements des commandes sont de ce fait retardés, certaines denrées ne sont plus livrées et la nourriture des internés devient de plus en plus frugale (12).

  Différentes maladies se propagent dans les camps : de nombreux  internés sont frappés par la dysenterie, la typhoïde, la tuberculose ou le paludisme. On décèle même plusieurs cas de lèpre. Le médecin général Péloquin, qui visite les camps d’Argelès et de Saint-Cyprien entre le 17 et le 19 février 1939, rapporte que 30% des internés de Saint-Cyprien sont affectés de la teigne (13). Il signale que nombre d’entre eux souffrent également de conjonctivite, d’irritation de la gorge et de plaies cutanées, à cause du sable et de la violence des vents. Il souligne enfin que le nombre des cas de déséquilibre mental lui a semblé inquiétant. Ce dernier point est évoqué à plusieurs reprises par d’anciens internés. Au cours des premiers mois de leur détention, ces derniers ont souffert de leurs conditions d’existence et leur isolement. Tous témoignent du profond traumatisme que l’internement leur a infligé : « J’ai passé trois mois dans le vide, métamorphosé comme une chrysalide », rapporte par exemple Manolo Valiente. « Un matin, j’ai compris que j’allais mourir si je demeurais dans cet état. J’ai pris une boîte de margarine remplie d’eau glacée, je me suis déshabillé et, moi qui ai horreur de l’eau ! Je l’ai versée sur mon corps. Ensuite, j’ai coupé mes cheveux, je me suis rasé et je suis sorti de la baraque. Respirer provoquait en moi une sorte d’ivresse. C’est comme cela que je me suis réveillé du sommeil de la mort (14). »

  Pendant toute cette période, les camps d’internement du sud de la France sont présentés administrativement comme des « centres d’accueil » ou des « centres d’hébergement » dans la terminologie des textes officiels, bien que l’on emploie fréquemment, dans la presse comme à la tribune de l’Assemblée, le terme moins chaleureux de « camps de concentration ». Ils sont dirigés par le général Ménard, nommé « chargé de mission responsable de la coordination des mesures concernant l’accueil des réfugiés espagnols » sur décision du Conseil des ministres du 23 février 1939, La garde est assurée par des militaires français – gardes mobiles, gendarmes départementaux de la troupe -- , par des spahis et des tirailleurs sénégalais. Sur le plan administratif, ils dépendent de l’autorité des préfets d épartementaux, chargés d’assumer l’entretien et le ravitaillement.

  La méfiance est grande à l’égard des internés, fréquemment considérés comme «  paresseux et irascibles », selon la formule d’Augustin Albertini, député-maire radical de Béziers, et globalement assimilés aux combattants de la République espagnole : depuis des mois, ceux-ci sont présentés dans une grande partie de la presse comme « pilleurs et violeurs » et les histoires les plus macabres ont circulé sur la « canaille marxiste ». Comme ceux de la Lozère, les élus locaux craignent que cette importante concentration de réfugiés n’entraîne pour leur région des difficultés sanitaires, sociales, économiques et politiques. La peur des larcins et du vandalisme est fréquemment évoquée et le simple fait de prendre un peu de paille ou de faire brûler quelques planches pour avoir plus chaud est rapidement taxé d’acte de « brigandages ». Les membres du service d’ordre ont reçu des consignes strictes et le règlement des camps est très restrictif. Les activités politiques sont interdites et la lecture des journaux est prohibée ; les autorisations de sortir sont rares, afin de limiter la possibilité de contacts avec l’extérieur ; l’administration des Postes ayant refusé de se charger de cette tâche (15), le courrier des internés est discrètement lu par la police.

  Selon de nombreux témoignages, il semble que certains gardiens se soient parfois laissés aller à des excès de pouvoir : confiscation abusive d’objets personnels, privations et brimades diverses, coups de crosse…Les éléments indisciplinés ou faisant preuve d’ « esprit de rébellion » sont internés dans la forteresse de Collioure où la répression s’exerce durement contre les « fortes têtes », catégorie dans laquelle on peut être rangé pour une broutille --- une insolence ou un geste de mauvaise humeur. Les rumeurs les plus folles et les plus alarmantes circulent, invérifiables le plus souvent. Un ancien interné d’Argelès, récemment libéré pour raison de santé, déclare à tous ceux qui veulent l’entendre que plusieurs dizaine de milliers d’internés de Saint-Cyprien et d’Argelès sont prêts à déferler sur Perpignan pour y procéder à des exécutions sommaires. Le préfet des Pyrénées-Orientales et l’évêque de Perpignan seraient en tête de liste ! Un magistrat de Céret affirme également aux autorités préfectorales que la presque totalité des internés de ces deux camps sont armés de pistolets et ont constitué dans le sable des stocks de grenades. A la suite de ces « informations », le commissaire divisionnaire de Perpignan ordonne, le 13 avril 1939, une fouille minutieuse de chaque interné (16). Une véritable psychose se développe dans la région, largement alimentée par certains organes de presse.

Polémiques dans la presse

  Certains journaux se montrent en effet violemment hostiles aux réfugiés espagnols, qu’ils désignent volontiers sous le terme de « vandales », d’ « arrogants bandoleros d’Espagne », d’ « armés du crime international (17) »… Dans Le Matin du 30 janvier 1939, Stéphane Laurent accuse les internés de « pratiquer de manière honteuse le chantage à la pitié ». Le 18 février, il décrit les internés des « centres de rassemblement » comme des « indésirables » indisciplinés, vis-à-vis desquels il faut employer la force pour les astreindre à des travaux d’utilité publique. Louis-Gabriel Robinet, envoyé spécial de L’Epoque, évoque quant à lui les risques de pillage et de révolte dans les camps : « L’inquiétude vient maintenant des camps de concentration où la haine de ceux que nous avons recueillis se retourne contre nous », écrit-il le 12 février (18).

  Candide raille les internés, qu’il présente comme des profiteurs bien-portants et armés, qui « ne se soucient pas d’affronter l’armée de France et préfèrent la vie dans un camp de concentration français » ! Quand à Gringoire, c’est sans nul doute la publication qui appelle le plus directement à la haine. Le 16 février, par exemple, il évoque « les miliciens mal surveillés dans des camps de concentration fictifs » et, au fil des articles, il multiplie les injures contre « la lie », « la pègre rouge », « la racaille meurtrière », soulignant la charge financière que les réfugiés de la République d’Espagne imposent à l’Etat français.

  Plusieurs personnalités du monde de la presse et de la classe politique s’émeuvent cependant de la misère physique et psychologique des internés des camps. Envoyés spéciaux du Petit Parisien, Jacques Audiberti et Léon Groc expriment leur indignation dans plusieurs numéros du journal, entre le 8 et le 15 février 1939. Jean-Maurice Herrmann, envoyé spécial du Populaire, dénonce à plusieurs reprises les conditions de vie imposées aux internés. A la suite de la visite effectuée par une délégation de parlementaires socialistes dans les camps d’Argelès, de Saint-Cyprien et de Prats-de-Mollo, le 13 février 1939, il intensifie sa campagne, réclame la création effective d’un service de recherches et de regroupement des familles, prône l’utilisation de camps militaires déjà existants et moins précaires, tels le Larzac ou Valbonne.

  Dans L’Aube du 15 février 1939, Jean-Pierre Martinaud, de retour de Saint-Cyprien, déclare : « C’est une parfaite vision d’enfer », tandis que L’œuvre présente Argelès comme « un spectacle hallucinant ». Et on peut lire dans Le Midi socialiste du 21 mars 1939 la description suivante : « J’ai vu toute cette armée obligée de vivre dans ses propres excréments, sans autre latrine ou égout que la mer. A tout moment, nous avons rencontré des hommes résignés et disciplinés dont le récit fait plus de mal que n’importe quelle plainte ou critique qu’ils auraient pu nous faire. »

  Dès le début de mois de février 1939, Le Travailleur catalan fustige le directeur du cabinet du préfet, qui a refusé de recevoir une délégation de trois députés communistes venus protester contre les conditions misérables imposés aux internés du Roussillon (19).

L’Humanité évoque fréquemment l’existence des camps et le dénuement des internés. A partir du 16 février 1939, au lendemain d’une enquête menée par plusieurs parlementaires communistes, le journal intensifie sa campagne, réclame des vivres et des médicaments. Le député André Marty, organisateur des Brigades internationales, demande la démission immédiate du préfet des Pyrénées-Orientales, Maurice Didkowsky, pour avoir porté atteinte à la dignité de la personne humaine et à l’honneur de la France.

  Des mouvements d’amitié franco-espagnole se constituent à travers toute la France et jusqu’à l’Assemblée nationale, où les députés radicaux Forcinal et Tessan créent le Groupe franco-espagnol du Parlement. Sur les bancs de la Chambre, les représentants de la gauche interpellent fréquemment le gouvernement : « Combien sont-ils dans ce qu’on appelait à l’avance les camps de concentration ? » interroge Louis Noguères. « Nul ne le sait, pas même le ministre de l’Intérieur ! 100 000 à Argelès ? 60 00 à Saint-Cyprien ? Des dizaines de milliers au Barcarès ? Dans les camps de concentration ! Si Hitler venait par ici, il reconnaîtrait qu’il n’a pas mieux fait dans l’art de contraindre des masses d’hommes à des règles, honteuses au xxè siècle, de vie. De vie…ou de mort ![…] Vraiment, on aurait pas agi autrement si l’on voulait lasser, par des traitements indignes, la patience de tous ces hommes et les obliger ainsi à opter pour le régime qu’ils ont combattu (20). »

  « A Prats-de-Mollo, le 25 février, il y avait encore au milieu du camp des carcasses et des viscères d’animaux morts ! » s’indigne Charles Tillon (21).

  « Aux camps de Saint-Cyprien et d’Argelès, presque tous les hommes sont atteints d’entérocolite », renchérit Raymond Guyot (22).

  On peut citer également les efforts accomplis par la Commission de solidarité pour l’aide au peuple espagnol, le Comité de secours aux réfugiés, la Commission d’aide aux volontaires anciens combattants de l’Espagne républicaine, la Ligue des amis des Basques, le Comité international de coordination et d’information pour l’aide à l’Espagne républicaine (le CICIAER, présidé par Victor Basch et Paul Langevin)…

  Des élans de solidarité se développent aussi sur le plan local. Dès le mois de février 1939, un Comité d’aide et d’accueil aux réfugiés se constitue à Perpignan. Placé sous la présidence d’honneur des parlementaires du Roussillon et du maire de Perpignan, il rassemble des représentants du parti socialiste SFIO, du parti communiste, du parti radical, des mouvements de jeunesse socialistes, communistes et radicaux, des Jeunesses Laïques et républicaine, du Comité mondial des femmes et des organisations d’anciens combattants. Poursuivant l’action de solidarité qu’ils ont menée durant la guerre d’Espagne, les militants du comité de Perpignan du parti socialiste ouvrier et paysan de Marceau Pivert organisent des distributions de vivres dans les camps de la région.

  Certains internés entrent directement en contact avec des responsables de publications locales, malgré les mesures de surveillance qui ont été mises en place. Raul Dalmau i Ferreres parvient ainsi à publier dans la revue Terra Nostra son poème  « Enyorança », écrit dans le camp de Barcarès. Un autre interné, Agusti Bastra, fait passer dans Le Travailleur catalan une annonce ainsi rédigée : « Réfugié catalan, écrivain, se trouve sans livres, sans contacts. »

Quelques jours plus tard, un instituteur d’Agde lui prête des livres (23). Entre le 15 février et le 5 avril 1939, la rédaction du journal L’Intransigeant accepte de publier une rubrique d’annonces intitulée : Donde estan ustedes ?( « où êtes-vous ? »). Il donne ainsi des milliers de noms et d’adresses et aide de très nombreux internés à retrouver la trace de membres de leur famille ou d’amis dispersés dans l’exode. A la fin du mois de février 1939, cette rubrique occupe deux pages entières et elle est lue avec un vif intérêt par les internés --- qui sont autorisés désormais à recevoir ce journal à l’intérieur des camps. Mais, à partir du 6 avril 1939, le gouvernement français décide de confier officiellement le service des recherches et du regroupement des réfugiés au Comité international de la Croix-Rouge, et la rubrique d’annonces de L’Intransigeant est supprimée.

  Ainsi, le sort des internés de la guerre d’Espagne, pour douloureux qu’il soit, n’est pas complètement passé sous silence et, dans les rangs de la gauche en particulier, on s’emploie à dénoncer le scandale qu’il représente. La responsabilité du gouvernement français se trouve directement mise en cause. Afin de tenter d’améliorer la situation, celui-ci ouvre d’autres camps au cours de l’hiver 1939 : Agde (Hérault), Bram (Aude) et Septfonds (Tarn-et-Garonne). Il entreprend aussi, au printemps 1939, l’édification d’un camp plus important situé dans les Pyrénées-Atlantiques : Gurs.

La création du camp de Gurs

  Le 15 mars 1939, le général Ménard et le préfet des Pyrénées-Atlantiques (département alors appelé Basses-Pyrénées) annoncent qu’un nouveau camp va être créé à Gurs (et non pas à Ogeu comme cela avait été primitivement envisagé) pour abriter des réfugiés d’Espagne. Le jour même, le ministère de l’Intérieur réquisitionne des terrains communaux (appartenant à trois villages : Gurs, Dognenet Préchacq-Josbaig) et des propriétés privées qu’il destine à la construction du camp : il les fait expertiser et établi les conditions des baux de location (24).  Ces vastes terrains représentent près de quatre-vingts hectares et forment un rectangle d’environ deux kilomètres de long et quatre cents mètres de large. Le climat de la région étant particulièrement humide, la lande argilo-sableuse de Gurs, au sol lourd et gras, se transforme souvent en bourbier à peine praticable --- d’autant plus que le relief plan de la région, à moins de deux cents mètres d’altitude, ne permet pas un écoulement des eaux satisfaisant (25).

  Les travaux avancent rapidement et le camp est édifié en quarante-deux jours : commencé le 15 mars, il est pratiquement terminé le 25 avril 1939, malgré les mauvaises conditions atmosphériques qui sévissent alors dans la région. Les premiers internés (980 Espagnols) occupent l’îlot A à partir du 5 avril. Le 16, Gurs regroupe déjà 4659 réfugiés. Ils sont plus de 15 0000 le 25 avril. Un effectif de 18 000 personnes a été prévu : il est vite dépassé et atteint 18 985 hommes le 10 mai 1939(26). « Le bilan de ces quarante-deux jours de construction est impressionnant, 428 baraques ont été dressées, 382 pour les réfugiés et 46 pour la troupe. La capacité d’accueil totale est de 18 00 hommes. Une route de 1700 mètres de long, avec macadam bitumé, a été ouverte. Un réseau de 1800 mètres d’ ’’égouts’’, de 1200 mètres de fossés de drainage, aété creusé. Une voie ferrée de trois kilomètres de long a été posée, 250 kilomètres de barbelés ont été installés. Un service de captage, de filtrage, de pompage et de distribution d’eau a été aménagé, le téléphone a été branché. L’éclairage est assuré partout, sauf dans les baraques de réfugiés. Huit abris pour douches ont été disposés à la sortie des îlots. Plus de 400 ouvriers et une quinzaine d’ingénieurs ou d’adjoints techniques ont participé à la construction ; les uns ont été embauchés, pour la plupart, dans la population locale ; les autres exerçaient leurs fonctions dans le département ou dans les Pyrénées-Orientales. L’ensemble a coûté douze millions et demi, dont plus de la moitié concerne les seules baraques.

  « Tout n’est pas terminé : les services de santé n’occupent encore aucun local ; l’administration et la gestion sont assurées dans des logements de fortune ; l’intendance ne dispose pas de lieu de stockage suffisant. Mais l’essentiel est réalisé (27). »

  Les conditions d’hébergement sont, à l’origine, très supérieures à celles des premiers camps des Pyrénées-Orientales. Mais les baraques sont de construction légère ; dans l’esprit de ceux qui ont eu pour mission de bâtir le camp de Gurs, il ne peut en effet s’agir que d’une solution temporaire au problème des réfugiés et les bâtiments ne sont pas destinés à durer bien longtemps. Dès l’automne, pensent-ils, soit avant les grandes pluies, le camp devrait être en grande partie désaffecté : « On avait demandé au service des Ponts-et-Chaussées de construire un camp pour une durée de six mois », explique aujourd’hui Georges Dachary, responsable des Ponts-et-Chaussées dans le camp de Gurs à partir de janvier 1943 et jusqu’à la liquidation du camp. « Il s’agissait donc d’un camp très léger, conçu pour héberger des gens pendant une courte période d’été. Or, il a dû en réalité abriter des internés pendant six ans et pas seulement des hommes jeunes comme les miliciens du début, mais aussi des malades et beaucoup de personnes âgées. Cela ne pouvait qu’engendrer de graves difficultés (28). »

  Les 382 baraques des réfugiés sont groupées en treize îlots : ceux-ci sont désignés chacun par une lettre (de A à M) et séparés par des rangs de fils de fer barbelé. Elles sont toutes construites sur le même modèle, de part et d’autre de l’allée centrale qui traverse le camp.

La dégradation progressive des conditions de vie

  Un effectif de soixante personnes est prévu dans chaque baraque : les internés disposent de 2,4 mètres carrés chacun. Il n’y a ni lit ni meuble ; les premières livraisons  de paille et de couvertures ont lieu seulement à la mi-mai 1939. Il n’y a pas d’éclairage jusqu’en septembre 1939, date à laquelle il faut se rendre à l’évidence : la fermeture du camp de Gurs n’est pas à l’ordre du jour. Deux ou trois ampoules de faible puissance sont alors installées dans chaque baraque, mais l’électricité est coupée pendant la journée ; pour pouvoir lire ou écrire, il faut ouvrir les lucarnes, ce qui suscite les protestations des frileux ! Le chauffage est assuré, faiblement, par un poêle à bois et à charbon. Chacun essaie pourtant d’aménager un coin un peu moins inconfortable. Des internés dérobent des planches de bois ou des piquets pour construire une étagère, un « garde-manger », ou même un « sommier » sur lequel poser leur paillasse.

  Les rations alimentaires des internés de Gurs ont été précisées par les dispositions de la circulaire n° 2302 édictée le 30 mai 1939 par le ministère de la Défense nationale et de la Guerre (29). Elles sont plus « copieuses » que celles qui sont distribuées dans les autres camps, mais restent pourtant insuffisantes et mal équilibrées. Certaines denrées, comme le pain et le sucre, sont distribuées directement aux internés. Les autres sont préparées par les cuisiniers des îlots et réparties en trois repas quotidiens. Il n’existe pas de chambre froide : les produits qui arrivent chaque semaine par  camion sont donc déchargés dehors et restent là plusieurs heures, voire plusieurs jours, exposés sans protection aux vents, à la chaleur et aux mouches. L’usage de l’eau est strictement limité à quelques heures par jour et il est difficile d’entretenir avec soin sa baraque et ses vêtements. Les internés ne peuvent pas faire leur toilette correctement ; ils livrent donc un perpétuel combat contre les puces, les poux, les punaises et les rats – qui sont un véritable fléau dans le camp : « Les rats rendirent le camp de Gurs fameux », se souvient Julio Vieunia. « Il y eut une véritable invasion. Ils détériorèrent les habits et autres objets des réfugiés. Certains des réfugiés mangeaient en une seule fois la ration quotidienne de 60 grammes de pain pour ne pas rester avec le pain sous le bras, y compris en dormant. Une nuit, les rats attaquèrent deux réfugiés qui se trouvaient dans le quadrilatère [le baraquement disciplinaire]. Quand les soldats en faction accoururent aux cris, les punis exténués avaient les mollets horriblement mordus (30). »

  Le docteur Hans Serelman *, médecin et ancien des Brigades internationales, interné à Gurs, signale dans un rapport écrit les maladies les plus fréquemment observées chez les internés au début de l’été 1939 : rhumatismes, problèmes circulatoires, cardiaques et respiratoires, maladies du métabolisme et maladies buccales (par manque de vitamines). Il souligne le nombre élevé de comportement obsessionnels et de névroses ; il conclut en rappelant que l’état de beaucoup d’internés nécessiterait une intervention chirurgicale (blessures de guerre et hernies notamment) (31).

  Comme les internés des premiers camps du Roussillon, les « Gursiens » éprouvent souvent un profond sentiment d’isolement. A partir du 12 juin 1939, les promenades dans l’allée centrale du camp – grand lieu de rencontres et d’échanges – sont autorisées, mais seulement deux heures par jour. Il faut également préciser que les internés, divisés en trois groupes (les Basques, les « Aviateurs » et les « internationaux » *) ne peuvent s’y promener qu’ à tour de rôle (32).

  Les autorités militaires accordent parfois des autorisations de visite et certains internés ont alors la joie de s’entendre appeler au parloir, bien que toute intimité y soit impossible : « Si vous considérez qu’il se trouve 20 000 hommes au camp, vous ne serez pas surpris d’apprendre que pour parler à leur fils, à leur mari, à leur frère, les visiteurs doivent hurler par-dessus quatre rangs d’autres visiteurs pour se faire entendre de ceux à qui ils veulent apporter un peu de réconfort. C’est assez dire que toute confidence, toute conversation soutenue est non seulement impossible, mais que l’atmosphère de ces visites est cruelle », peut-on lire dans L’Humanité du 25 juin 1939.

  A Argelès, le droit de visite a d’abord été accordé assez facilement aux proches des internés ; mais, au mois d’avril 1939, le directeur du camp suspend brutalement toutes les autorisations (33). Le 28 mai 1939, le directeur du camp d’Agde met en vigueur un nouveau règlement : désormais, les visiteurs ne sont plus admis qu’auprès d’un seul interné, même si plusieurs membres de leur famille se trouvent dans le camp (34). La discipline se durcit encore au cours du printemps 1939. Le « sentiment de pitié » qui a incité le gouvernement français à « faire son devoir sur le plan humain » et à ouvrir ses frontières paraît s’émousser de plus en plus (35).

  Les internés ressentent durement la privation de liberté et les sanctions. Mais il s’agit pour la plupart d’hommes jeunes --- entre vingt-cinq et quarante ans --- et pleins de vitalité, malgré leurs blessures et leur affaiblissement : les mutilés et les malades les plus atteints ont été libérés au bout de quelques semaines et assignés à résidence dans divers départements ruraux. Les premières semaines d’abattement passées, ils commencent peu à peu à s’organiser.

Les réactions de la population internée

  Ce sont souvent les militaires politiques et les intellectuels qui deviennent les artisans d’un changement d’état d’esprit à l’intérieur des camps. C’est dans leurs rangs que se recrutent la plupart des chefs de baraque, élus par les internés ; ceux-ci choisissent les chefs d’îlots et ces derniers désignent à leur tour quatre chefs de camp qui constituent la « direction internée » du camp. Tous ces responsables * remplissent des tâches importantes : chaque matin, ils reçoivent les denrées pour la journée, les font préparer dans les « cuisines » des îlots et les partagent ensuite équitablement entre les occupants des baraques. Ils veillent également au respect de l’hygiène dans le camp (autant que faire se peut) et supervisent le travail du vaguemestre, désigné lui aussi parmi les internés. Ils s’efforcent par ailleurs de développer à l’intérieur des camps des activités manuelles et intellectuelles ; celles-ci constituent un excellent moyen de sortir les internés de leur léthargie et de leur insuffler un peu d’espoir.

  Les combattants des Brigades internationales, dynamiques et disciplinés, jouent un rôle déterminant. Plus de 8000 d’entre eux se sont réfugiés en France au moment de la retraite des républicains. Internés à Saint-Cyprien (pour les deux tiers d’entre eux), ils sont environ 6000 à franchir les portes de Gurs le 20 avril 1939. Ils constituent le « camp international », regroupé dans les îlots G, H, I et J. Dès leur arrivée, ils poursuivent les activités de la « communauté de travail » créée à Saint-Cyprien au mois de mars 1939 ; ils ont pour objectif d’animer les activités éducatives et culturelles dans le cadre du parti communiste – auquel ils se rattachent dans leur grande majorité et qui est représenté à Gurs par le Comité général du parti communiste, dirigé par le Paraguayen Emiliano Palacios (Païva). Grâce à leur détermination et au prestige dont ils jouissent auprès de beaucoup de leurs camarades, ce programme rencontre rapidement un vif succès, et différentes initiatives se développent. Certaines sont d’abord individuelles et spontanées, mais les militants de la « communauté de travail »les reprennent souvent à leur compte et s’efforcent de les faire connaître à travers les différents îlots.

  De nombreux internés fabriquent des objets artisanaux, dans un but utilitaire (carafes, gobelets et assiettes façonnés dans l’argile du sol et modelés à la main ; couverts, cannes et béquilles ; sandales et « chaussures de sortie » pour les jours de pluie…) ou purement décoratif (bagues creusées dans des pièces de monnaie et martelées entre deux galets ; pièces de jeu d’échecs sculptées dans le bois ou excavées dans un os ; minuscules maquettes d’avion). Au mois de juillet 1939, le commandant du camp de Gurs accepte qu’une exposition soit organisée dans l’îlot I. Après avoir visité celle-ci, le général Ménard décide de la rendre itinérante ; d’abord transférée à Bayonne, puis à Bordeaux, elle ira jusqu’à Paris (36).

  La création artistique connaît elle aussi un vif essor. Le 14 mai 1939, un « Palais de l’Exposition » est inauguré dans le camp de Barcarès. Argelès a un « Salon des beaux-arts » et Saint-Cyprien une « baraque galerie ». Des peintures à l’huile, des aquarelles et des dessins représentant le plus souvent des scènes de la vie du camp, parfois sous formes de caricatures, y sont présentés. Des expositions ont lieu à l’extérieur. Le 6 mai 1939, la Galerie vivante de Perpignan présente les œuvres de l’interné Fernando Callico, décrit comme « le Holbein de notre temps ». Entre le 8 et le 15 juillet 1939, le musée du travail de Montpellier accueille trente œuvres de trois jeunes peintres catalans internés ; Roser Bru, Jaume Piques et Alexandre Cirici (37). Au cours de l’été 1939, s’élèvent dans la plupart des îlots de Gurs des monuments d’argile qui sont autant de sculptures commémoratives : La Espana agonisando évoque les souffrances de la guerre civile et La Ultima Bomba est dédiée aux victimes de Guernica. Le groupe Allemand édifie une statue en hommage à Hans Beimler, député communiste, fondateur de la Brigade Thalman, tué à Madrid en novembre 1936, tandis que les combattants Italiens édifient une cippe à l’effigie de Garibaldi. Malheureusement, ces étonnantes réalisations disparaissent dès les premières pluies de l’automne 1939 et on ne conserve aucune trace de la plupart d’entre elles.

  Des orchestres se constituent. Au camp d’Agde, des internés catalans forment une chorale dirigée par le ténor Aropesa et donnent des récitals. Regino Zorozabal, ancien directeur de l’orphéon municipal de Madrid, est à la tête de l’orchestre Basque de Gurs, tandis qu’Eberhard Schmidt, de l’orchestre philharmonique de Berlin, rassemble une quinzaine d’instrumentistes au sein de l’orchestre international. Celui-ci bénéficie en outre de la présence de plusieurs chanteurs d’opéra et des violons, guitares, flûtes et accordéons qui ont été fournis par des associations de soutien aux réfugiés : « La musique nous a beaucoup soutenu pendant notre séjour à Gurs », témoigne Julian Casteron. « De l’extérieur, les gens qui circulaient sur la route nationale longeant le camp pensaient que nous jouions pour notre plaisir, pour nous détendre. Ils ne comprenaient pas que la musique nous à aidés à surmonter les épreuves, nous a soutenu, nous a donné ce que l’internement nous interdisait, l’espoir en quelque chose de beau (38). »

  Une vie intellectuelle de plus en plus intense s’organise, vivement encouragée par les autorités des camps – qui s’efforcent cependant de la contrôler de près : elles redoutent en effet de voir se développer des activités plus directement politiques et subversives et favorisent plutôt les séances strictement culturelles. Le 5 mai 1939, le ministère de l’Intérieur adresse une circulaire aux préfets, par laquelle il prône l’organisation de cours de Français pour les internés (39). Ces cours remportent un grand succès. Dans le camp d’Argelès, ils se déroulent dans le cadre du centre « Education et Travail », organisé par des internés et par des bénévoles venus de l’extérieur. Le matériel pédagogique est fourni essentiellement par les quakers *.

  A Gurs, ce sont encore une fois les « Internationaux » qui sont à la pointe de cette activité. Ils complètent les cours de Français par des cours d’Anglais, de Russe et d’Espagnol, divisant les élèves en plusieurs groupes selon leur niveau. Ils créent ainsi une sorte d’ « université populaire » (qui existe aussi, mais à une échelle plus modeste, à Saint-Cyprien où elle est appelée parfois, par dérision, l’ « université des sables »). Plusieurs conférences y sont dispensées chaque semaine, à travers les différents îlots. Les thèmes choisis sont souvent directement politiques (les leçons de la guerre d’Espagne, le fascisme Italien, la paysannerie Allemande, les problèmes géopolitiques en Méditerranée, la question Juive…) ; mais il arrive aussi que les exposés traitent de sujets moins polémiques : l’Antiquité, la culture Autrichienne, l’électricité, l’extraction du pétrole…(40). A partir du 15 juin 1939, un thème central est retenu : celui de la Révolution Française de 1789, dont le cinquantième anniversaire est célébré le 14 juillet avec solennité et enthousiasme : un défilé est organisé à travers le camp ; des compétitions sportives et des conférences-débats ont lieu dans les « baraques de la culture » qui viennent d’être aménagées. Des Bastille d’argile se dressent ça et là, au détour des baraques. 

  Des bibliothèques se constituent et des « journaux » apparaissent, d’importance et de périodicité variables. A Argelès, Josep Maria Llado élabore un quotidien manuscrit rédigé en catalan ; il l’appelle 13, car il rassemble treize « journalistes » et parce que dans un premier temps, il est diffusé à treize exemplaires seulement ! A Saint-Cyprien, d’autres internés écrivent dans La Voz de los Espanoles (41). Bien différent est le quotidien de la direction communiste du camp de Gurs dont chaque numéro comprend un éditorial politique.

  Certains internés parviennent à échapper à la vigilance des gardiens et à se procurer des journaux. Il sdécoupent alors des articles qu’ils affichent, avec leurs commentaires. Dans les îlots d’ « Internationaux », en particulier, certaines baraques disposent ainsi de véritables journaux muraux.

Les premiers internés Juifs

 C’est notamment grâce à un journal rédigé à Saint-Cyprien et à Gurs qu’on connaît la présence de Juifs parmi les internés des premiers camps Français. Il est toutefois difficile d’en estimer le nombre avec précision. Les Juifs ont été relativement nombreux au sein des Brigades internationales ; beaucoup d’entre eux sont originaires d’Europe centrale et orientale, mais certains ont d’abord transité plusieurs mois ou plusieurs années par la France ou par la Belgique avant de franchir les Pyrénées.

  Dispersés dans la plupart des compagnies au début de la guerre d’Espagne, les brigadistes Juifs manifestent le désir d’être regroupés. Une première tentative a lieu en septembre 1936, dans le cadre de la Centurie Thalman et, le 12 décembre 1937, se constitue au sein de la 13è Brigade (dite brigade Dombrowski) la Compagnie Botwin, qui regroupe plus de cent combattants Juifs (42). Au mois d’octobre 1938, les Brigades internationales quittent l’Espagne, à la demande du comité de non-intervention. Quelques milliers de combattants décident pourtant de poursuivre la lutte ; parmi eux, ceux de la Compagnie Botwin, qui se battent jusqu’au début du mois de février 1939. Ils se réfugient alors en France, avec leurs camarades Espagnols. Les camps d’internement les accueillent *. Ils se regroupent là aussi avec des combattants Juifs d’autres brigades.

  Le premier numéro d’un journal rédigé en Yiddish, entièrement écrit à la main et polycopié, sort à Saint-Cyprien en avril 1939 : Hinter Schtechel Droten (« Derrière les barbelés »). Un dessin montre un soldat derrière les fils de fer barbelés, avec des baraques au loin. Sous le titre, on lit : « Organe des anciens combattants Juifs d’Espagne. » Dans les numéros postérieurs figure la mention suivante : « Organe des anciens combattants Juifs volontaires de l’armée populaire espagnole. »

  Dans ce premier numéro, un article de Sevek Kirschenbaum, « Unis comme en Espagne » : « on peut dire avec certitude que toutes les tentatives faites pour nous isoler du Monde, de ses problèmes et de celles de  ses tâches que nous avons acceptées quand nous avons quittés l’Espagne, n’ont pas réussi. Nous n’avons pas perdu de temps. Sous le mot d’ordre « Unis comme en Espagne », nous avons utilisé le temps pour un travail politique et culturel intense. Nous avons été et resterons des soldats de la liberté. Ce bulletin sera l’expression de notre unité et continuera les traditions de Botwin, l’organe des volontaires Juifs (43). » Dans le même numéro, Jonas Geduldig, signe un article à la gloire de l’écrivain Yiddish Scholem Aleichem, dont c’est alors le quatre-vingtième anniversaire : « Au moment des déceptions et du découragement, le rire de Scholem Aleichen résonnait gaiement dans les maisons juives, réveillant leur espoir, leur courage et leur combativité contre la répression et  les décrets d’oppression du tsarisme. Il arrachait sans pitié le masque de la réaction juive. » Puis l’auteur de l’article évoque longuement la soirée qui a été organisée dans le camp en l’honneur de l’écrivain Yiddish.

  Le deuxième numéro de Hinter Schtechel Droten consacre sa première page au quarante-troisième anniversaire d’Ernst Thalman, dirigeant du parti communiste Allemand : « Nous, anciens combattants Juifs d’Espagne, nous nous sentons étroitement liés au nom d’Ernst Thalman. Avec le meilleur fils du peuple Allemand, nous avons combattu sur le champ de bataille d’Espagne l’ennemi commun, le fascisme allemand et international. »

  Les numéros suivants du journal des internés Juifs sont publiés dans le camp de Gurs, où ont été transférés ses principaux responsables. Le numéro 3 est consacré à la vie quotidienne des internés du camp : il contient même un compte-rendu des activités sportives auxquelles s’adonnent les internés : gymnastique, boxe, volley-ball, football…A partir de mai 1939, un terrain central de sports a été aménagé à Gurs ; malheureusement les pluies le rendent souvent impraticable.

  Ces faits sont significatifs, bien au-delà de leur aspect anecdotique : les réfugiés « jeunes et valides » de la République espagnole sont des hommes en pleine force de l’âge et l’exil ne les a pas découragés au point de les priver de toute énergie. Or, leur internement représente pour le budget Français une charge considérable : M. Ybarnégaray estime celle-ci à 20 millions de francs par mois (44). On peut donc se demander si le gouvernement n’aurait pas pu mieux employer ces réfugiés --- en les envoyant travailler à des tâches agricoles dans des régions rurales de faible peuplement, par exemple. Telle est la thèse d’Alfred Sauvy qui voit dans la politique adoptée par le cabinet Daladier une preuve supplémentaire du « malthusianisme français (45) »*.

  Le long discours prononcé par Albert Sarraut le 14 mars 1939, au cours des débats houleux qui ont lieu à la Chambre entre le 10 et le 16 mars, fournit des éléments de réponse : après avoir justifié l’accueil des réfugiés Espagnols par la tradition d’accueil de « la France de Saint Vincent de Paul et des droits de l’homme »**, celui-ci précise qu’il ne s’agit que d’une solution transitoire : la France a fait appel à d’autres pays « pour leur demander de partager [avec] le pesant et noble fardeau de l’hospitalité des proscrits », que le gouvernement souhaite voir quitter le sol français au plus vite : « Tous les réfugiés partiront-ils ou devront-ils partir ? » demande-t-il. « J’entends bien que, silencieusement, mais avec une éloquence que je discerne, on me répond : oui, oui, tout le monde (48). »

  Il annonce que des pourparlers ont été entrepris afin de trouver d’autres terres d’asile pour les réfugiés d’Espagne --- pour les internés, en particulier.

La diminution des effectifs

  Le gouvernement Français envisage d’abord le rapatriement des réfugiés en Espagne : il engage dans ce sens des négociations avec les nouvelles autorités de Madrid. Celles-ci acceptent bientôt de rouvrir leurs frontières à leurs nationaux : on estime à 200 000 le nombre de ceux qui repartent avant le mois de septembre 1939 (47). Les autorités françaises encouragent vivement les rapatriements et exercent parfois des pressions sur les internés : au mois de juin 1939, le directeur du camp d’Argelès réitère l’interdiction de toute visite et fait placarder l’avis suivant : « La seule façon de retrouver sa famille est de retourner en Espagne (48). » Il arrive que des internés soient placés devant un véritable ultimatum : le rapatriement ou l’engagement dans la Légion étrangère.

  Cette perspective se heurte à une vive opposition, surtout chez les réfugiés les plus politisés. Des débats passionnés ont lieu.  En contact permanent avec Païva et les autres dirigeants communistes présents dans les camps, Artur London et Karel Kubin, responsables du secours aux internés dans le cadre du Comité international d’aide à l’Espagne (d’obédience communiste) conseillent aux intéresés de repousser catégoriquement cette proposition. Telles sont les consignes des dirigeants du parti communiste chargés de la question des camps d’internement : André Marty, Franz Dahlem et Luigi Longo. Certains internés – en particulier les membres du groupe Tchécoslovaque des Brigades internationales – acceptent cependant l’éventualité de l’engagement dans la Légion étrangère, sous réserve de deux conditions préalables (qui leur seront refusées) : la reconnaissance de leurs grades et la libération, dans les meilleurs délais, de tous les internés auxquels leur âge ou leur état de santé ne permet pas de s’engager (49). Finalement, seules quelques dizaines d’internés optent pour cette forme de libération, malgré les efforts de persuasion déployés : le général Gamelin lui-même, chef d’état-major de la Défense nationale, a pourtant tenté de les influencer lors de sa visite à Gurs, le 8 août 1939 (50).

  De nombreux militants politiques de la République Espagnole et membres des Brigades internationales ont donc refusé de s’engager dans la Légion étrangère. Ni les uns ni les autres ne peuvent être rapatriés en Espagne : ils risqueraient d’y être exposés à la répression franquiste. Afin de trouver pour eux des pays d’accueil, le ministre français des Affaires étrangères intervient pendant l’été 1939 auprès des gouvernements de Grande-Bretagne, d’Union soviétique et des pays du continent  américain : après de laborieuses tractations, le Mexique accepte de recevoir « d’importants contingents de réfugiés (51) » ; le Vénézuéla, l’Uruguay, le Chili et la Colombie donnent leur accord pour recevoir quelques personnes, « choisies individuellement (52) ». On estime à 40 000 environ le nombre de réfugiés d’Espagne qui ont ainsi quitté la France pour un pays d’Amérique avant la déclaration de guerre (53).

  D’autres internés tentent de s’évader. Au cours du printemps et de l’été 1939, il n’est pas très difficile de s’enfuir des camps. En outre, certains se montrent particulièrement audacieux : Gret Arnoldsen cite le cas d’un interné d’Argelès qui entre un jour dans la mer, commence à nager, s’éloigne de plus en plus de la côte et disparaît (54). D’autres franchissent les barbelés. Encore faut-il avoir la possibilité de poursuivre sa route et, donc, bénéficier de complicité à l’extérieur.

  Le parti communiste jouit de la sympathie d’une grande partie des républicains espagnols et de la plupart des Brigadistes. Ces derniers attendent donc de lui aide et soutien. Certains historiens proches des communistes font état de nombreuses évasions hors des camps français. Ils signalent notamment celles d’internés Juifs – dont beaucoup ont séjourné au moins quelques mois en France avant leur départ pour l’Espagne et ont donc une connaissance relativement bonne de la langue du pays. Certains de ces évadés sont connus par le rôle actif qu’ils ont joué par la suite au sein de la Résistance : les Polonais Zadgorski et Haïm Elkon, le Tchèque Aloïs Neuer, l’Espagnol José Linarès (« Diaz »), l’Italien Joseph Marchetti (« Alfred Vinet », « Vert »), le Brésilien Appolonio Carvalho (« Edmond ») --- tous ses évadés d’Argelès au printemps ou à l’été de 1939, Hirsh Trocki, d’origine Polonaise, et Samuel Zolten, Palestinien antifasciste, réussissent quand à eux à s’échapper de Gurs (55). Il n’est pas facile cependant de savoir comment ces hommes ont pu prendre la fuite et quels sont ceux qui les ont aidés. Il paraît certain que Joseph Epstein (le futur « colonel Gilles », fusillé au Mont-Valérien le 11 avril 1944) a quitté le camp de Gurs au début du printemps de 1939 ; mais les versions diffèrent quant à la filière utilisée. Il est communément admis que les communistes ont organisé l’évasion de ce militant dévoué, membre actif du Komintern ; son biographe Mosché Zalcmann présente cependant une autre version, selon laquelle c’est l’archevêque de Bordeaux qui serait intervenu pour le faire libérer, à la demande d’une jeune femme médecin devenue religieuse (56).

  D’autres témoignages soulignent les ambiguïtés du parti communiste sur la question des évasions *. Selon Bazil Sherban, Juif Roumain, ancien des Brigades internationales, les directives du parti communiste étaient de ne pas s’enfuir des camps et, même, de ne rien entreprendre pour en partir à titre individuel : « Pour ce qui me concerne, j’avais un passeport roumain en règle et j’aurais pu partir mais, quand j’ai évoqué cette éventualité, un responsable du parti s’y est opposé en me disant : ’’C’est tous ensemble que nous partirons, les Roumains pour la Roumanie, les Polonais pour la Pologne, les Tchèques pour la Tchécoslovaquie. Nous partirons drapeau rouge en tête !’’ […] Le problème s’est posé une seconde fois en septembre 1939, quand les autorités françaises ont commencé à faire des pressions sur les internés du camp de Gurs (il en allait de même dans les autres camps) pour les faire s’engager dans la Légion étrangère et dans les régiments de marche étrangers. Nous étions nombreux à considérer  favorablement cette proposition, ne serait-ce que pour sortir du camp. C’est à cette époque qu’est arrivé un délégué qui nous était envoyé par André Marty et qui nous a pratiquement intimé l’ordre de ne pas quitter le camp, sous aucun prétexte. Les arguments étaient les suivants : ’’Vous devez rester ici parce que nous nous occupons de vous faire partir pour le Mexique.’’ Bien-sûr, il y a eu de longues discussions à ce propos et les seuls qui ont refusé d’obéir à la directive de  Marty étaient les camarades Yougoslaves et Allemands qui ont alors quitté le camp en grand nombre. La plupart d’entre nous sommes malgré tout restés (57). »

  Adam Rayski, ancien dirigeant de la section juive du parti communiste français, explique cette attitude par l’ «allergie viscérale dans la mentalité communiste à tout ce qui est spontané et individuel, et cela dans n’importe quelle circonstance. Y compris dans les camps ». D’après lui, le parti communiste ne pouvait encourager ni même autoriser que les départs en groupe, prévus et organisés par ses dirigeants. Artur London a soutenu le même point de vue, ajoutant que la direction communiste responsable des internés des camps préparait effectivement leur émigration massive en Amérique Latine. Favoriser les évasions individuelles aurait risqué d’accroître la surveillance des internés et d’aggraver la répression dans les camps ; cela aurait aussi démobilisé les militants, alors que tous les efforts des responsables communistes tendaient au contraire, depuis des mois, à maintenir la cohésion et la discipline jusque dans les camps.

  Pour tenter d’approfondir la position des communistes à l’égard des internés des camps, il faut s’interroger sur le contexte dans lequel s’inscrit alors, plus largement, leur politique. A partir de 1935, à l’initiative de Moscou, les partis communistes européens modifient leur politique : inquiets devant la montée du fascisme et la menace de plus en plus lourde d’un proche conflit armé, ils passent de la stratégie de « lutte classe contre classe » à celle de « front populaire » rassemblant toutes les forces antifascistes. Cette ligne nouvelle est appliquée par le parti communiste français : Maurice Thorez et Eugène Fried sont même, à ce titre, fêtés comme des pionniers au VIIè Congrès de l’Internationale, qui se tient à Moscou au mois d’août 1935. Les années 1936-1938 sont des années fastes pour le PCF : «  de secte nationale (58) », celui-ci devient un parti puissant, solidement implanté dans la classe ouvrière, intégré à part entière dans le champ politique français et jusque dans le « sérail parlementaire » --- même si certains députés d’extrême droite lui en dénient le droit en apostrophant violemment les députés communistes. Le PCF se présente également comme un parti patriote. Dans les colonnes de L’Humanité, Paul Vaillant-Couturier exalte la France et son histoire, allant jusqu’à réunir dans un même hommage Babeuf et Jeanne d’Arc, « symboles de pureté et d’abnégation patriotique (59) ». Certains slogans – tel celui de la CGT, « Fabriquons Français ! » -- dénotent même, parfois, des accents nationalistes et chauvins ; la poussée xénophobe des années trente se manifeste jusque dans les rangs ouvriers. En 1937, l’activité de la sous-section juive du PCF est mise en sommeil et les groupes de langue de la Main-d’œuvre immigrée (MOI)* sont dissous.

  En outre, les combattants de la guerre d’Espagne ne sont pas tous des communistes orthodoxes. Le Guépéou (l’ancien KGB..) traque ceux qu’il soupçonne de nourrir des sympathies trotskistes ou anarchistes : Hans Beimler – commandant du Bataillon Thalman --- et l’anarchiste Durruti disparaissent brusquement près de Barcelone, mortellement touchés par une « balle perdue ». Rappelons aussi qu’à partir de 1936, les procès de Moscou s’accompagnent de règlements de comptes sanglants et de véritables purges : la crainte des «  traîtres » s’amplifie dans les rangs communistes.

  On peut se demander si, dans le contexte de la fin des années trente, confus, plein d’ambiguïté, d’hésitation, voire de contradictions, les internés des camps français ne représentent pas, pour la direction du PCF, une question tellement délicate – sur le plan national et international – que celle-ci opte pour une attitude attentiste : elle développe dans les camps des activités culturelles et éducatives et s’emploie à cimenter l’unité politique de ses militants ; elle envoie aux internés des colis alimentaires, des vêtements, des livres ; elle développe un système de « marrainage » ; mais elle n’organise pas de véritables filières d’évasion à grande échelle.

 

  Mais si c’est pour des raisons différentes, la méfiance envers les réfugiés a gagné la plus grande partie de la clase politique et de l’opinion publique françaises. Le gouvernement n’a pas réussi à organiser l’émigration des étrangers « indésirables ». Au cours des semaines de l’immédiate avant-guerre, l’hostilité envers ces derniers s’accroît encore. L’internement apparaît alors, aux yeux de beaucoup, comme la seule solution politique possible : les réfugiés du Reich vont être les prochains occupants des camps, quelles que soit leur appartenance politique et religieuse.

 

Fin de ces passages du livre, de la page 1 à la page 63, pour l’essentiel, et en guise de comparaison…

(ce livre contient 40 pages et 37 photos en "noir et blanc" dont dessins et caricatures, au milieu de l'ouvrage)

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LES CAMPS DE LA HONTE

Les internés Juifs des camps français, 1939-1944

 

La majorité des Français ignorent aujourd’hui – ou ils l’ont oublié – que leur pays fut sous le régime de Vichy une ’’Terre des camps’’ : 1940, la zone Sud comptait pas moins de 93 ’’lieux d’internement’’ où furent détenus dans des conditions effroyables des dizaines de milliers d’ ’’étrangers indésirables’’, Juifs pour la plupart. C’est ce pan « occulté » de notre histoire nationale que révèle, pour la première fois d’une façon aussi globale et précise, le livre d’Anne Grynberg.

  Fruit d’un travail de plusieurs années, nourri de dizaines de témoignages originaux et de l’exploitation de fonds d’archives jamais ouverts jusqu’alors, cet ouvrage propose une double approche. Celle d’abord de la froide logique administrative, de sa progression implacable : de la mise en place d’une ’’police de l’immigration’’ dans l’entre-deux guerres à l’ouverture des premiers camps destinés aux réfugiés espagnols dès le début de 1939 et aux exilés allemands et autrichiens à partir de la déclaration de guerre ; puis la transformation par Vichy du système des camps au service d’un antisémitisme d’Etat prônant l’exclusion des ’’éléments inassimilables’’, français ou étrangers, avant de les déporter vers les camps de la mort nazis.

  Seconde approche : celle des victimes, dont de très nombreux témoignages restituent ici, avec pudeur et émotion, le calvaire. Anne Grynberg montre à la fois l’indifférence et l’extraordinaire dévouement des membres des organisations d’entraide – Juives et non Juives – dont les efforts furent toutefois impuissants lorsque commencèrent les premières déportations de Juifs, en 1942.

  Un ouvrage d’une importance décisive, qui tente enfin de répondre à cette question fondamentale : pourquoi les camps d’internement français ont-ils été, pendant plus de quarante ans, des lieux de silence et d’oubli ?

 

  Anne Grynberg, docteur en histoire, est chargée de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales et à l’Institut national des langues et civilisations orientales. Elle collabore à diverses revues, dont Les Nouveaux Cahiers et Le Monde Juif.

 

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Ce livre (comme sur cette photo) tient une place particulière dans ma bibliothèque, comme tant d’autres, et dont certains sur le même sujet..

 

Toutes les archives existantes d’avant 1940 ont été détruites..volontairement ?..sciemment ?...

 

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Pour conclure

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J’ose espérer que l’on aura plus jamais à connaître cela, ni que quiconque que ce soit ne soit exposé ou directement confronté à cela..

Plus jamais cela… !

 

Voilà ce que certains pensaient et disaient, à une époque, au sujet de l'immigration, des immigrés, comme des migrants..

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